
Publié Mars 2026
Cure de raisin en entreprise, solution miracle pour augmenter la productivité ?
La mono-diète uvale, ou « cure de raisin », est une forme de jeûne ancestral consistant à ne consommer que du raisin pendant plusieurs jours voir plusieurs semaines, généralement au début de l’automne. Le 7 octobre 2013, l’équipe de La Ruche qui dit Oui ! décide de tenter l’expérience… À l’exception d’un irréductible, qui consigna son épreuve dans son journal. Le voici…

Lundi – premier jour
Tous les salariés de l’entreprise ont été emportés par une forme d’hystérie collective à caractère doloriste. Sûrement possédés par les esprits de quelques confrères franciscains, ces aliénés ont commandé 150kg de muscat et de chasselas avec la ferme intention de s’en nourrir ad-nauséam du matin au soir, se défiant les uns les autres de tenir le plus longtemps possible… Je les suspecte de vouloir poursuivre cette lutte égotique jusqu’à la mort, chacun d’entre eux rêvant sûrement d’être l’ultime survivant comme dans un combat de gladiateurs si typique de la Rome décadente. Le spectacle de mes collègues en lutte contre leur goinfrerie habituelle est de loin le plus pathétique et le plus cruel auquel je n’ai jamais assisté.
Ce matin déjà, tous exprimaient des regrets et de la culpabilité à l’idée de n’avoir pas assez mangé la veille. Ah ! Les fous ! Comme si cela ferait une différence d’ici quelques jours… En partant ce soir, Jeremi me confiait des sentiments ambivalents vis à vis du fruit dont il s’était farci toute la journée : « Ce n’est pas du dégoût, c’est plus de la lassitude, et j’ai les doigts qui collent. »

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Mardi – deuxième jour
Cette cure de raisin s’annonce difficile. J’oserais même dire qu’elle sera plus pénible pour moi, parce que je la refuse justement. Ce matin à l’heure du café, alors que je trempais les doigts dans la crème de mon Saint-Honoré avec un abandon porcin, je senti les regards réprobateurs et envieux des jeûneurs tout autour de moi, ce qui altéra quelque peu mon plaisir. Après le déjeuner, je rentrai d’un restaurant de quartier et me mis à décrire les mets que j’avais eu la chance de déguster : dorade grillée aux épices orientales, frites maison et salade de crudités. Mon enthousiasme se heurta à un silence glacial et reçut pour seul écho le son creux des estomacs vides… La solitude commence à me peser mais je tiens bon.
D’ailleurs un espoir point : la démotivation semble gagner les rangs adverses. Nicolas a déjà abandonné. La faim frappe Etienne de délire ; ce dernier dit avoir un odorat exacerbé, un peu comme un chasseur-cueilleur néandertalien en quête de nourriture (peut il sentir mes odeurs corporelles ? – quoi qu’il en soit, je décide de me tenir à l’écart).
À 18h12, Jules confesse ses difficultés : « C’est le petit-déjeuner qui est le plus dur. Ce matin, je voulais quelque chose de chaud. Et puis les chouquettes de Raldo m’ont fait envie ». Guilhem lui répond qu’il est possible, ponctuellement, de manger une pomme pour pimenter sa cure. Aude demande s’il est également possible de manger une banane. Quelle lâcheté ! Chacun serait-il libre de faire une cure de raisin avec le fruit qu’il souhaite ? En réalité, les naïfs ne semblent pas comprendre que le raisin n’est pas choisi au hasard. En plus de l’eau et du sucre, il contient beaucoup de flavonoïde et de polyphénols, qui activent la production d’une protéine (la Sirtuine 1) régulant notamment de nombreux mécanismes antioxydants (c’est à dire limitant la production de radicaux libres). Cette protéine régule également positivement le péroxisome, favorisant l’utilisation des graisses. Ce mécanisme expliquerait aussi probablement l’effet positif du tanin du vin.

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Mercredi – troisième jour
Défections massives chez les curistes : Benjamin, Jehanne, Etienne et Swen baissent les bras à l’heure du repas. Restent encore six compétiteurs dans la course à la dénutrition, ces derniers déclarant même sentir un regain d’énergie et une résistance accrue face à la tyrannie du ventre. Parmi eux cependant, Aude ne cache pas que les travaux menés dans les bureaux lui donnent faim : l’odeur du bois fraîchement poncé lui rappelle celle du barbecue. Mais elle tient bon. L’acte de manger serait-il inutile ? L’industrie agro-alimentaire aurait-elle ourdi un complot pour nous convaincre du contraire ?
Ce soir dans les bureaux, la nervosité est palpable. Les effluves de couscous dont mes vêtements sont imprégnés depuis l’heure du déjeuner nourrissent certainement l’hostilité des collègues à mon égard. En partant, Sarah se poste face à moi et capitule sans justification autre que sa faiblesse psychologique : « C’est trop dur, j’ai trop faim. »

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Jeudi – quatrième jour
J’endure la cure depuis une éternité déjà. Ce matin en me réveillant, j’ai senti une forte appréhension à l’idée de voir encore mon entourage se gaver des fruits de la vigne : cette monotonie me devient insupportable A l’heure du café, j’ai mangé un croissant contrit derrière l’écran de mon ordinateur, comme un animal pourchassé. Par un pur hasard des choses, Sarah poursuit sa cure : l’amie avec qui elle passait la soirée d’hier avait déjà dîné avant de la retrouver. Aude, quant-à-elle, se brosse les dents plusieurs fois par jours, ne supportant plus d’avoir la denture si collante. Delphine a manqué de s’étouffer avec un pépin, mais s’en tira in-extremis par une expectoration réflexe et violente. Au même moment, Guilhem se plaint : « Ce qui est le plus dur, c’est que parfois tu ressens une euphorie car ton cerveau te rappelle que c’est l’heure de manger. Et il faut se convaincre que tu ne vas pas manger. » Mais quel plaisir masochiste poursuivent donc ces ribauds ?
Laisse-moi donc, cher lecteur, faire un point sur les effets physiologiques de ce régime si singulier… Avant tout, débarrassons nous de l’idée-reçue principale : la cure de raisin ne permet pas de se « purifier » (si tant est que cette affirmation ait un sens). D’ailleurs, les désagréments gastriques qu’elle cause ne sont pas dus à une « purge de toxines » (pourquoi diable celles-ci fuiraient-elles face à un afflux de raisin ?), mais plus vraisemblablement à une alimentation riche en fibres et pauvre en tout le reste.
Malgré tout, le corps humain semble avoir été conçu pour résister à des périodes de jeûnes plus ou moins longues : celles-ci provoquent l’activation de voies métaboliques normalement éteintes dans l’organisme, permettant l’utilisation des graisses stockées dans le tissu adipeux plutôt que du sucre trouvé dans l’alimentation. Il se trouve que cette voie de production d’énergie engendre beaucoup moins de radicaux libres que la voie classique : elle est donc moins délétère pour les cellules. Le jeûne régulier, s’il est contrôlé, serait donc bénéfique contre le vieillissement cellulaire. Des études ont par ailleurs montré que la restriction calorique (un apport de nourriture très contrôlé au « strict minimum ») augmente la durée de vie chez la plupart des animaux, y compris les grands singes. Pour l’Homme, les données sont rares, mais tout porte à croire que le lien existe aussi. (1) Les bénéfices ne s’arrêteraient pas là. En 2012, une étude américaine montre que la combinaison de jeûnes assez brefs avec une chimiothérapie pouvait nettement favoriser la guérison du cancer. Les résultats de l’expérience sont spectaculaires mais, menée uniquement sur des souris, ses résultats ne sauraient être extrapolés à l’Humain.(2)
Jules, Olivier et Aude prévoient de reprendre une alimentation ordinaire dès ce soir. Pour Jérémi, l’expérience du jeûne s’achève pitoyablement dans une mosaïque de graisses bon-marchés (pizza, kebab et frites).

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Vendredi – cinquième jour
Delphine et Guilhem, les deux derniers curistes, supportent avec dignité leur dernier jour de rigueur alimentaire. Guilhem avoue même ressentir une sorte d’euphorie, comparant son cerveau à une pile électrique. S’agirait-il d’une hallucination ? Probablement pas. En effet, après deux ou trois jours de privations, l’organisme produit quantité de corps cétonique, une sorte de carburant de secours. Il se trouve que ce carburant est aussi un puissant stimulant cérébral, excitant la vigilance ainsi que les capacités cognitives. C’est cette sensation que recherchent les adeptes du « jeûne mystique ».
Et ce n’est pas tout ! Il a été constaté que ce mode d’alimentation laissait une empreinte épigénétique chez l’individu, c’est à dire qu’il modifiait l’expression de son ADN et que cette altération pouvait être transmissible à la descendance. Les rejetons des jeûneurs réguliers seront donc eux-même bâtis pour le jeûne ; mais ils seront aussi plus sensibles au diabète de type 2 et à l’obésité (leur organisme n’étant pas habitué à gérer l’arrivée massive de graisses et de sucres). C’est notamment ce qui explique l’explosion de ces pathologies en Inde et en Amérique-du-Sud, dont les populations étaient génétiquement plus programmées pour la restriction calorique. (3)
Thérapie douce, transe cosmique, modification du génome… Entre toutes ces raisons de faire une cure de raisins, quelle est la meilleure ? C’est à 16h46 que Guilhem, probablement dopé par l’acétone qui abonde désormais dans son sang, me confie la véritable finalité du jeûne : « C’est une perversion pour apprécier encore plus la nourriture après. Les saveurs sont décuplées. Le premier bout de fromage après la cure, c’est extraordinaire. »
Les ascètes étaient donc des débauchés ! Ô décadence ! Ma solitude ne fait que commencer…

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(1) LONGÉVITÉ Un régime hypocalorique améliore l’espérance de vie, Oliver Donnars, 01/09/2009, La Recherche n°433, page 22 : http://www.larecherche.fr/actualite/vie/longevite-regime-hypocalorique-ameliore-esperance-vie-01-09-2009-75130
(2) Le jeûne, en vogue mais controversé, est-il si bon pour la santé ?, Angela Bolis, 15/08/2013, Le Monde.fr : http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/08/15/le-jeune-en-vogue-mais-controverse-est-il-si-bon-pour-la-sante_3443212_3244.html
(3) Early life origins of insulin resistance and type 2 diabetes in India and other Asian countries, Yajnik CS., The American Society for Nutritional Sciences, Janvier 2004
Written by Benjamin Vincent
Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.


