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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Des trous dans la faune

Comme toute personne bien éduquée, j’ai parfois des envies de meurtre. Heureusement je suis originaire de Sologne, le genre de faubourg malfamé où les malfrats pullulent. Il m’a suffi d’un appel pour trouver un professionnel sur place : il s’appelle Philippe. Un matin d’automne, il m’envoie ce message : « Je te confirme notre rendez-vous cynégétique. Je passe te chercher à midi. Amitiés en Saint-Hubert. » Je n’ai rien compris. Mais j’espère que ça va saigner.

La forêt va voir rouge...
La forêt va voir rouge…

Philippe tient parole. À l’heure dite, il me fait monter dans sa voiture dont la radio barrit à plein volume. « Ce sont les trompes de Chambord », me dit-il. « Chaque fanfare a sa signification propre. Elles peuvent donner des indications sur l’état de l’animal, lui faire les honneurs, et cetera. Tout cela est typique de la chasse à courre. Mais aujourd’hui, on part à la chasse au petit gibier. » Tant mieux. Je préfère mener des combats très inégaux en ma faveur. On se met en destination de la queue de Beauce, à côté de Saint-Etienne-des-Guérets, chez des amis qui possèdent des bois et des plaines. Philippe m’explique que les autres actionnaires du territoire de chasse nous y attendent déjà. « Parce qu’il est côté en bourse, ce terrain ? »

– « Non. Dans la chasse, toute la problématique est celle de la gestion du territoire », m’explique-t-il. « Une action en Sologne coûte environ 1500€ à l’année, en échange de quoi tu accèdes à un territoire de chasse. »

– « On va gérer le territoire ? Je croyais qu’on allait mitrailler tout ce qui respire », fais-je d’un air déçu.

– « L’objectif de la chasse, c’est de réguler les populations d’animaux sauvages pour qu’elles restent stables : c’est comme si tu plaçais un capital et que tu ne prélevais que l’intérêt. Dans le Midi par exemple, les choses sont assez compliquées car le parcellaire est très morcelé. Mais ici on a la chance de gérer des grands territoires. Quand tu gères 3000 hectares, cela devient vraiment stratégique. Cette notion de gestion, on la doit à François Sommer dans les années 1960. C’est grâce à lui qu’ont été faits les premiers plans de chasse, qui réglementent ce que l’on a le droit de tuer ou non. »

Quand on arrive, tout le monde est déjà là.
Quand on arrive, tout le monde est déjà là.

Quand on arrive, tout le monde est déjà là. Les chiens ne se tiennent plus : ils jappent, couinent, piaulent, piaillent, pleurent ; bref, ils savent… Dans le tas se trouvent un Springer, un Jack Russel, et des épagneuls français. Il faut savoir qu’à la chasse, il existe deux grandes catégories de chiens : les chiens d’arrêt, qui se pétrifient avec la patte en l’air quand ils sentent une proie et les chiens de rapport, qui débusquent volontiers le gibier, et le ramènent dans leur gueule une fois tué. Le plus connu des chiens de rapport ? C’est le Golden Retriever. C’est d’ailleurs la signification du mot « retriever ». Vous pensiez que c’était l’ami des enfants : point du tout, c’est l’ennemi des canards colvert.

Le paradoxe du chasseur...
Le chien, c’est le « paradoxe du chasseur ». Il est chéri comme un membre de la famille.

On se salue, on se serre la main, on se présente. Je rencontre le Garde-Chasse. Commissionné par l’Etat, son rôle est de faire appliquer les règlements sur le territoire dont il a la responsabilité. C’est un peu le shérif. Il connait les lieux par cœur, et pour cause : il s’en occupe depuis 36 ans.

Rapidement, tout le monde s’amasse autour du Président de Chasse, qui est aussi l’un des propriétaires des lieux. Il donne les consignes du jour : « On ne tire pas sur les poules communes. Et personne n’utilise un plomb au dessous de six, sinon les animaux souffriront inutilement ! » Tout cela me laisse perplexe. Pourquoi tant de règles ? Et quelles pattes elles ont graissées, les poules, pour avoir ce traitement de faveur ?

On se met en chemin vers les sous-bois. Pendant ce temps, Philippe m’explique que les chasseurs ont un devoir moral et légal vis-à-vis des agriculteurs : « C’est l’originalité du modèle appliqué en France. Si jamais les animaux sauvages font des dégâts, ce sont les chasseurs de chaque département qui payent les conséquences, via la fédération départementale des chasseurs. Si tu fais un référendum, il y aura sûrement une majorité de connards qui voteront pour l’interdiction de la chasse, comme dans le canton de Genève. Sauf que depuis, là bas, l’Etat paye des fonctionnaires pour tuer les sangliers, et ces gars n’ont d’autres choix que de faire une véritable boucherie ! » Je comprends que ça l’énerve, Philippe, quand il reçoit des leçons de morale de la part des citadins qui portent des blousons de cuir et s’achètent des knacks au supermarché, cautionnant de fait l’abattage industriel d’environ cent milliards d’animaux par an.

Réunion préparatoire...
Réunion préparatoire…

Tout l’après-midi, les battues vont se succéder. Une battue, en gros, consiste à former deux lignes de tireurs : l’une est fixe, et l’autre avance vers la première en suivant les chiens qui défrichent. Pris en étau, les animaux sauvages auront tendance à s’enfuir dans tous les sens. Dès le début, plusieurs chevreuils bondissent depuis l’intérieur des ronces et passent entre nous ; l’un d’eux me frôle et je rate une photo qui m’aurait valu le prix Pulitzer. On les laisse fuir car aujourd’hui nous ne sommes pas équipés pour le gros gibier, pour qui les armes et les règles de sécurité sont très différentes.

Une ligne, pendant une battue.
Une ligne, pendant une battue.

Tout à coup, les chiens débusquent un lièvre qui vient filer entre mes jambes. Ça pétarade ! Je me dis que je suis mort. « Alors c’est ça l’éternité ? Ça sent la poudre et ça siffle dans les oreilles ? » Et puis non. Un cri me réveille. C’est le cri du lièvre. Déchirant. Philippe revient quelques secondes plus tard avec l’animal dans la main. Penaud, il confesse : « Il a souffert. J’ai raté mon tir. » Puis il masse le bas ventre du cadavre. Je lui demande des explications quant à cette perversion. Il se justifie : « On appelle ça ‘faire pisser’ l’animal. Sinon, il se vide plus tard dans ton carnier ».

Le Garde-Chasse vient d'avoir un faisan.
Le Garde-Chasse vient d’avoir un faisan.

Le carnier, c’est la besace du chasseur. Car le lexique est riche, chez les tontons fusilleurs. Quand le chien sent l’odeur d’un animal à plumes, on parle d’émanations. L’animal à poils, lui, laisse un sentiment derrière lui. Quand on se balade avec son fusil, on dit que l’on billebaude. « Il faut lire le Dictionnaire Amoureux de la Chasse, de Dominique Venner », me dit Philippe.

– « Venner, le dingo qui s’est suicidé par balle sur l’hôtel de Notre-Dame ? »

– « Oui, mais il écrivait magnifiquement sur la chasse. Comme Henri Vincenot, qui avait une grande connaissance de la nature, typique de son époque. »

La peur des ronces et l'amour de la chasse sont incompatibles.
La peur des ronces et l’amour de la chasse sont incompatibles.

Soudain c’est l’extase. Tout le monde crie. L’objet de toute cette hystérie ? Une simple bécasse… On me la décrit comme un animal mythique, presque une licorne à plumes : rare, intelligente, capable de panser ses plaies avec un mélange de salive et de terre, de prodiguer des soins à ses congénères, de mimer l’oiseau blessé pour éloigner les prédateurs de son nid… En plus, cette belle slave migre tous les ans depuis la Russie pour passer l’hiver sous nos latitudes, et souvent sur la même parcelle. Dans la hiérarchie des gibiers, décidément, la bécasse est le plus prestigieux. Mais ce jour là, personne ne la tuera. Elle est posée sur une branche. « Dans l’éthique de la chasse, on ne tire sur un oiseau que s’il est en vol », me dit-on. Les règles sont donc les mêmes qu’à chat-perché.

Un chasseur sachant chasser sans son chien... n'existe pas vraiment.
Un chasseur sachant chasser sans son chien… n’existe pas vraiment.

On se retrouve au calme, en lisière de forêt. On se balade, à la fraîche, on billebaude quoi… Philippe en profite pour me parler de ses expériences passées : « Toutes les chasses sont différentes. Dans la chasse à l’approche par exemple, tu es complètement seul, et tu mobilises toutes tes connaissances du territoire, du vent, de la tenue, pour approcher l’animal. L’émotion est beaucoup plus forte. Je connais même des chasseurs qui n’utilisent plus d’armes à feu, mais des arcs et des flèches ; à ce niveau d’exigence, c’est de l’art. »

L'odeur du gibier met les chiens en transe.
L’odeur du gibier met les chiens en transe.

Finalement la nuit tombe et la trompe sonne la fin des tirs. Le butin du jour se résume à neuf lièvres et cinq faisans. Après le tableau et les honneurs au gibier, tout le monde se réfugie dans la maison pour déboucher le vin. C’est pas trop tôt ! On parle cuisine. Manger l’animal, entre connaisseurs, c’est la finalité du sport. Les recettes pleuvent. Certains confient que dans le civet de sanglier, ils rajoutent de la cannelle et du chocolat pour le liant. J’entends que les vins de Bourgogne accompagnent toutes les viandes, qu’elles soient rosées (comme celle du chevreuil en cocotte), ou bien rouges (comme celle du rôti de cerf) ; d’autres affirment que pour les animaux un peu vieux, un petit Château-Neuf-du-Pape fait des merveilles. Les amoureux de la marinade sèche (où l’on arrose la viande de cognac, d’huile d’olive et d’épices) s’opposent aux inconditionnels de la marinade classique (où la viande est noyée dans le vin pendant plus de 48h avec des oignons, de l’ail et des carottes)… Et le faisan ? « Aux pommes« , s’exclament les uns ! « Aux girolles« , s’écrient les mêmes !

Et toi Philippe, tu as une recette préférée ? « La bécasse rôtie dans la cheminée », murmure-t-il comme un secret. « Avec des braises verticales, pour que la graisse goutte et mouille un toast juste en dessous. A la fin, tu mets du foie gras sur le toast, et tu dégustes le tout avec un armagnac. »

On est sur le point de passer à table… Tant pis pour ceux que ça gêne. Et depuis que vous avez commencé à lire cet article, quelque 500 000 animaux d’élevage ont été broyés dans les abattoirs du monde.

Apero, quand même.
Cette photo se déguste avec un Touraine-Sauvignon bien frais.

Written by Benjamin Vincent

Benjamin Vincent

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.

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Sur le terrain

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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