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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

L’étang des fées et des porcs

Les futurologues de jadis imaginaient que le 21e siècle serait celui des voitures volantes. Maintenant que nous y sommes, tout porte à croire que ce sera plutôt celui des cochons marchants – marchant beaucoup, en plein air et toute l’année. L’avenir appartient à la viande saine et goûteuse : c’est la prédiction de Charles et Lauriane, éleveurs sur la Ferme du Vieux Poirier en Alsace. Et pour que cette prédiction se réalise, ils travaillent d’arrache-pied.

Gruik gruik ! Curieux, les porcs de la ferme n'ont pas peur des hommes.
Gruik gruik ! Curieux, les porcs de la ferme n’ont pas peur des hommes.

 

« Je ne me voyais pas agricultrice, même si j’adorais La Petite Maison dans la Prairie ». Si Lauriane s’est retrouvée là, c’est donc un peu par amour, un peu par hasard, mais aussi un peu par naïveté. Car quand elle s’installe en 2011, l’agriculture française ne ressemble plus beaucoup à la série télévisée de son enfance. Au lieu de rencontrer des paysans qui communient avec la terre, elle découvre des exploitants qui la retournent, l’usent, et ne la voient que comme un outil de travail. De cette déception va naître l’idée d’une agriculture rénovée : « Plus je suis dans la nature, plus j’ai envie d’être en co-création avec elle. Si on se retrouve dans 20 ans, peut être que je serai devenue chasseuse-cueilleuse ! »

Sensible, à fleur de peau, Lauriane confie sans problème qu’elle croit à l’existence d’un monde invisible. Les faunes, les fées et les lutins ont toujours fait partie de son folklore personnel – tout comme les êtres élémentaires dont parle la biodynamie. C’est sa manière poétique d’exprimer son amour pour le vivant. Et quand on élève des animaux pour leur chair, un tel amour finit forcément par crever le cœur : « La première fois que j’ai tué un cochon, j’ai hésité à devenir végétarienne. Pendant trois semaines j’ai douté, puis j’ai fini par assumer le fait que j’aimais la viande. Une fleur, un fruit, un légume ou un animal, c’est une chose qui naît, qui grandit et dont on prend la vie. C’est tout un cycle. Il faut manger de tout, en conscience et en respect. »

Lauriane avec ses trois ânes.
Lauriane avec ses trois ânes.

 

Sur la ferme, les cochons vivent bien une vie de conte enchanté. Ils bénéficient d’une surface cinq fois supérieur et d’une existence deux fois plus longue que ne le préconise le cahier des charges biologique. Pour se fortifier, ils mangent des feuilles de consoude de Russie. En prévention des parasites, ils trouveront des pépins de courge dans leur auge ainsi qu’un peu de vinaigre dans leur eau. Le reste de l’alimentation est bio, bien sûr, et produit en totalité dans la région (la moitié vient de la ferme). A l’arrivée ces cochons bien gras seront préparés dans le laboratoire, sur la ferme et par Charles lui-même. C’est lui qui découpe et conditionne les viandes fraîches, fume et sale les charcuteries avant qu’elles ne soient vendues en direct à des particuliers ou à des restaurants dans un rayon de 30 km seulement. Parfois quand même, il se fait aider. L’autre jour, ses deux enfants ont insisté pour jouer aux grands, alors il a confié l’étiqueteuse à Achille (6 ans), tandis que Marius (4 ans) emballait 160 barquettes de steak. L’admiration est encore palpable quand les parents racontent cette après-midi de famille : « Ils étaient à fond en plus ! Ils bossaient mieux que certains de nos stagiaires. »

L’élevage a désormais atteint son rythme de croisière : cent porcs sortent de la ferme chaque année, il n’est pas question d’augmenter la cadence. Le grand projet de Charles et Lauriane se trouve ailleurs, et trouve sa source dans un problème d’inondation.

Achille se fait chatouiller par les groins.
Achille se fait chatouiller par les groins.

 

Le terrain de Charles et Lauriane est très humide. Ils le comprirent l’hiver dernier, après une semaine de fortes pluies, quand ils ouvrirent le hangar des animaux et découvrirent que celui-ci était complètement noyé. Le problème serait récurrent, et pouvait se régler de deux manières : soit par des grands travaux d’assainissement, soit par la création d’une pisciculture de porcs amphibies. Qu’a donc choisi donc le couple ? Ni l’une, ni l’autre. Ils préfèrent tracer leur troisième voie, retourner la situation à leur avantage et composer en harmonie avec la nature. Ils ont décidé de creuser un grand étang sur la ferme. En quête de conseils, ils partirent en Autriche l’été dernier pour rencontrer Sepp Holzer, porte-parole international d’une agriculture naturelle où les productions végétales et animales se renforcent positivement, autour d’étangs nombreux dont le rôle est prépondérant dans l’équilibre des écosystèmes. Alliant des pratiques à la fois innovantes et traditionnelles, le modèle de Sepp Holzer est réputé pour être l’un des plus efficaces au monde – il serait même capable de faire pousser des citrons à 1500 mètres d’altitude, grâce des sols rocheux habilement exposés plein Sud.

L’étang que Charles et Lauriane imaginent sera donc le point de départ d’un biotope hyper riche. Ils y ré-introduiront le brochet d’Alsace (une espèce en voie de disparition), ainsi qu’un élevage d’écrevisses. Ces dernières, entièrement végétariennes, se nourriront notamment des feuilles que les arbres plantés tout autour de l’eau perdront chaque année. Ces arbres fourniront des noix et des fruits, mais aussi de bonnes fleurs pour l’alimentation des abeilles – car oui, il est prévu d’installer plusieurs ruches. Sur les troncs humides, Lauriane entend bien développer une production de cèpes et de shiitakés pour en récolter jusqu’à 400 kilos par ans. Difficile d’imaginer une agriculture plus intensive (au mètre carré) : poissons, crustacés, champignons, fruits, noix, huiles et miel, le tout en bio, et sur une surface dérisoire !

Ce jour là sur la ferme, les enfants étaient déguisés. Sûrement pour impressionner les filles.
Ce jour là sur la ferme, les enfants étaient déguisés. Sûrement pour impressionner les filles.

 

Charles a bien conscience du caractère précurseur de son projet. Il connait le monde agricole puisque ses parents étaient éleveurs bovins dans la région, et que lui-même vient d’une formation classique en la matière. Il s’y sentait à part, d’ailleurs, quand les professeurs expliquaient que les seuls modèles viables commençaient au minimum avec une exploitation de cent hectares, et qu’ils dénigraient tout ce qui pouvaient ressembler à de l’agriculture biologique. Alors avec Lauriane ils ont décidé de prendre les choses en main. Ils ont déjà commencé le tournage d’un petit documentaire racontant leur histoire, entièrement auto-financé, filmé par un ami, qui leur permettra de diffuser leur message dans les écoles, sur Internet et dans les réseaux alternatifs. Sortie prévue pour fin 2017.

Charles fait l'andouille quand il funambulise au dessus des porcs.
Charles fait l’andouille quand il funambulise au dessus des porcs.

 

La crise du porc, ça ne les touche pas. Malgré tout, le couple a de la sympathie pour tous ceux qui ont mis le doigt dans le mauvais engrenage, sont pris à la gorge par les dettes et par un quotidien dévorant, et n’ont plus le temps de se poser pour avoir la vision d’ensemble nécessaire à un changement de cap. « C’est un système qui parait facile mais qui ne l’est pas », dit Lauriane. « On t’achète toute ta production sauf que tu ne fais pas ton prix. Tu peux imaginer une entreprise qui ne fixe pas son prix ? Cela ne peut pas marcher. » Elle rappelle aussi la part de responsabilité du gouvernement, puisque la crise du porc fût aggravée par l’embargo Russe, qui était une réponse aux sanctions économiques imposées par l’Union Européenne. Ah, elle est bien finie l’époque où les pays émergents tendaient l’autre joue !

Lauriane résume l’absurdité de l’agroalimentaire : « En France on a les surfaces nécessaires pour tous se nourrir. Il faudrait juste qu’on le fasse vraiment. C’est dommage de produire pour exporter, et d’importer des aliments par ailleurs. »

Les porcs n'ont pas peur des fantômes non plus. C'est qu'ils manquent d'imagination.
Les porcs n’ont pas peur des fantômes non plus. C’est qu’ils manquent d’imagination.

 

Charles et Lauriane sont sereins. L’avenir ne leur fait pas peur. « Les deux grands problèmes seront ceux de l’énergie et de la nourriture ; nous, on sera autonomes sur ces deux points. » Lauriane qui habite pour le moment dans le village voisin rêve de venir un jour s’installer sur la ferme pour y couler des jours heureux avec le reste de sa famille. Sobrement. Se nourrir de ses produits, se chauffer avec son bois. Une petite maison dans la prairie, enfin.

 

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Pour découvrir le projet en images, c’est par ici…

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Written by Benjamin Vincent

Benjamin Vincent

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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