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Publié Mars 2026

Artisans du Monde, le commerce équitable ne perd pas le Nord

Baskets Veja, barbe noir arabica, pantalon velours camel, Gérald Godreuil directeur d’Artisans du Monde nous reçoit autour d’un café équitable pour nous conter l’histoire d’une association désormais quadragénaire. Echanges au long cours, de la bourse ou du commerce international.

 

Gérald Godreuil se livre...
Gérald Godreuil raconte …

Artisans du Monde, sa centrale d’achat et ses 150 boutiques célèbre aujourd’hui ses 40 ans. Vous êtes donc né dans les années 70 en même temps que les mouvements écologistes et féministes. Ca s’est passé comment la création du mouvement ?

Gérald Godreuil – En 1971, l’Abbé Pierre lance un appel poignant pour venir en aide au Bengladesh alors touché par de grosses inondations. Un collectif – l’Union des comités de jumelage coopération jumelées (Ucojuco) – se monte pour aider les communautés locales à valoriser correctement leurs productions artisanales. Au départ, il s’agit principalement de sacs en toile de jute (que nous avons encore dans nos boutiques aujourd’hui) achetés là-bas et vendus ici. Porté par cette dynamique, quelques années plus tard, l’Ucojuco ouvre en 1974 la première boutique ADM dans le 9e arrondissement parisien.

 

Très rapidement vos boutiques étoffent leur offre avec notamment des denrées alimentaires, thé, café, chocolat, riz… Comment sélectionnez-vous les producteurs du Sud avec qui vous travaillez ?

Au départ, nous avons notamment collaboré avec le réseau CCFD (Comité catholique contre la faim et pour leur développement) engagé dans les pays émergents. Leur mission était de soutenir des projets de développement conçus et mis en œuvre par les populations. ADM leur offrait la possibilité de trouver des débouchés de commercialisation. Nos approches étaient très complémentaires. Depuis 1984, nous avons notre propre centrale d’achat Solidar’monde. Membre de European Fair trade association, une structure qui regroupe 11 centrales d’importation équitables dans 9 pays mais aussi de la Plateforme française pour le commerce équitable (la PFCE), Artisans du Monde travaille avec 62 groupes d’artisans, 50 organisations paysannes et dans plus de 40 pays différents.

 

Plantation de bananes en Amérique du Sud.
Plantation de bananes en Amérique du Sud.

Quelles sont vos propres règles du jeu ? Quelles garanties apportez-vous aux producteurs ?

D’abord le juste prix, celui qui permet une juste rémunération des acteurs économiques, qui prend en compte leurs besoins et ceux de leurs familles, notamment en termes de formation, de santé, de protection sociale. Ensuite, nous versons systématiquement un acompte lorsque les organisations de producteurs n’ont pas le fonds de roulement nécessaire pour acheter la matière première. Enfin, toutes les garanties portant sur le prix et la qualité des produits sont contractualisées. Et puis l’application même des principes du commerce équitable est évaluée via différents systèmes de garantie.

Vous parlez de prix équitable, comment l’établissez-vous ?

C’est là toute la difficulté du projet. En réalité je préfère parler de revenu équitable. Un prix équitable s’il ne trouve pas de débouchés économiques ne permet pas d’obtenir un revenu équitable. Tenez, si un artisan vous assure que le prix juste pour ses bols en terre est de 5 euros pièce et que vous ne pouvez en vendre que 2, l’équation ne tient plus. Un prix décent permet un revenu décent. Il faut aller finement dans l’étude et le calcul des prix pour parvenir à un modèle équitable. C’est d’ailleurs tout l’objet de notre mission : accompagner les producteurs à définir le prix le plus juste. La WFTO (World fair trade organization) et l’EFTA ont créé plusieurs outils pour aider à les calculer.

Le café des vallées colombiennes.
Le café des vallées colombiennes.

Prenons un café arabica du Congo, quelle part revient au producteur ?

24% du prix du paquet est versé au producteur du café, 9% pour l’organisation de producteurs à qui il appartient, 16% à Oxfam, importateur et torréfacteur, 1% à Solidar’monde pour le transport, 21% pour le fonctionnement de Solidar’monde (centrale d’importation et de distribution), 7% à ADM pour la partie appui au réseau et représentation, 18% pour les boutiques ADM et 5% de TVA. 1,04 euro est donc reversé au producteur dans un pays où le salaire minimum est de 0,8 euro par jour.

Vos boutiques sont tenues partiellement par des bénévoles, certains pensent que cela biaise la notion de vrai prix, que leur répondez-vous ?

Notre démarche n’est pas purement économique, elle est aussi éducative. Par le biais des boutiques et des groupes locaux nous organisons de nombreuses actions militantes et pédagogiques. Nous défendons un système où des engagements bénévoles et salariés se côtoient, nous sommes dans l’économie solidaire. Quand une collecte de dons est organisée par des bénévoles, personne ne se pose la question. Est-ce vraiment très différent ?

La boutique ADM du Vieux Lyon.
La boutique ADM du Vieux Lyon.

Puisqu’on parle de pédagogie, ADM a créé en 1995 le collectif de l’Ethique sur l’étiquette qui, comme son nom l’indique dénonce les pratiques abusives des multinationales essentiellement. L’information et la sensibilisation est aussi une mission d’ADM ?

C’est au cœur de notre projet depuis son origine. Le changement de consommation passe forcément par l’information et l’éducation du public. Avec les membres du collectif, nous avons lancé pas mal de campagnes : Soyez sport, Libère tes fringues qui ont bien secoué les consciences. Le collectif est indépendant depuis 2006 mais ADM continue ses actions de sensibilisation notamment dans les écoles pour « permettre aux citoyens, selon les termes de l’association, d’avoir un regard critique sur les dysfonctionnements du commerce international et de devenir acteurs d’une société plus juste ». Tous les ans, nous organisons aussi la Fairpride, un carnaval éthique et solidaire.

En 2005, on voit apparaître la première loi sur le commerce équitable Nord-Sud, 8 ans plus tard, le projet de loi de Benoît Hamon s’intéresse au commerce équitable Nord-Nord. Est-ce que vous vous reconnaissez dans cette dynamique ?

Dans nos boutiques, nous réservons désormais un espace pour les producteurs locaux. Notre objectif est de créer des relations avec les acteurs du territoire où sont présentes les associations ADM. Nous nous inscrivons également dans une dynamique Sud-Sud. Nous avons appuyé l’ouverture d’une boutique à Marrakech. A Dakar, nous avons également accompagné la création d’une boutique, un lieu d’information et de vente de l’organisation Maam Samba. Là-bas, soutenons également un projet avec des maraîchers bio qui proposent leurs produits sous une forme proche de celle des Amaps.

 

40 ans de militantisme et d’actions sur le terrain, qu’est-ce que ça change ?

Le commerce équitable a connu un grand boom dans les années 2007/2008. L’appellation a été clarifiée, encadrée, les produits se sont démocratisés. Depuis, les collectivités locales ont intégré les produits du commerce équitable dans leurs achats. La loi leur permet d’ailleurs d’ajouter des exigences équitables dans leurs marchés publics. Aujourd’hui les éboueurs de la mairie de Paris ont des tenues en coton Max Havelaar. Récemment, l’armée a commandé 100 000 chèches en coton équitable du Mali. Globalement, le chiffre d’affaires du commerce équitable reste en progression. Mais pour qu’il ne soit plus l’exception mais la norme, pour que les règles de l’Organisation internationale du travail soit respectées partout, Artisans du Monde peut encore vivre un certain nombre d’années.

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Written by Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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