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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Je suis un sceptique. Voici pourquoi et voici comment.

Normand Baillargeon est professeur en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Montréal. Militant libertaire, ardent défenseur de la méthode scientifique, il a publié de nombreux livres, est apparu dans plusieurs documentaires et anime une chronique philosophique chaque semaine sur Radio-Canada. Nous lui avons demandé son avis sur les relations, parfois conflictuelles, qui existent entre la science et l’écologie. Voici sa réponse…

Normand Baillargeon, qui enfile ses lunettes (ça ne rigole plus).
Normand Baillargeon, qui enfile ses lunettes (ça ne rigole plus).

  * * * * * 

Commençons par une petite énigme. Linda a 31 ans. Elle est célibataire, s’exprime avec facilité et est très brillante. Linda a étudié la philosophie à l’université et, durant ses études, elle a milité contre diverses formes de discrimination et pour plus de justice sociale. Elle a également pris part à plusieurs manifestations contre le nucléaire. Laquelle des deux propositions suivantes est selon vous la plus probable ?

a) Linda travaille au guichet dans une banque

b) Linda travaille au guichet dans une banque et milite activement dans le mouvement féministe

On a établi que la plupart des gens répondent b), alors que la bonne réponse est a). En effet, logiquement, Linda travaille plus probablement au guichet dans une banque puisque cette possibilité comprend le cas de figure de la deuxième réponse, et d’autres encore.

Si vous vous êtes trompé, rassurez-vous : vous êtes comme quelque 90% des gens qui, semble-t-il, succombent à ce qui est un sophisme de la conjonction des probabilités. Ce sophisme est un exemple de ce qu’on appelle des biais cognitifs. Il en existe un grand nombre et les travaux qu’on leur a consacrés sont passionnants. Ils ont aussi, on le devine, de grandes et parfois troublantes retombées pratiques. En voici une.

On a montré qu’un chiffre lu ou entendu, même s’il n’a pas de rapport direct avec ce qu’on va vous demander ensuite d’estimer tend, selon qu’il est plus petit ou plus grand, à faire tendre vers lui l’estimation que vous donnerez. Vous savez, cette bouteille hors de prix et que personne ne commande jamais sur la carte des vins du restaurant ? Sa présence s’explique peut-être ainsi.

J’appartiens à un groupe informel de gens qui se décrivent comme des sceptiques scientifiques (1) et ces travaux sur les biais cognitifs sont pour nous précieux et éclairants (2). Ils nous rappellent à quel point nous sommes sujets à l’erreur, et que chacun de nous peut même être, pour lui ou pour elle-même, la personne la plus facile à tromper. Je voudrais vous dire un mot de ce scepticisme.

 

"Nous sommes sujets à l’erreur, et chacun de nous peut même être, pour lui ou pour elle-même, la personne la plus facile à tromper."
« Nous sommes sujets à l’erreur, et chacun de nous peut même être, pour lui ou pour elle-même, la personne la plus facile à tromper. »

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Le scepticisme scientifique contemporain

Le scepticisme est un vaste fleuve d’idées qui a irrigué la pensée occidentale depuis les sceptiques de l’Antiquité jusqu’à nos jours. Durant ce long développement, il a pris des formes diverses.

Pour les sceptiques de l’Antiquité grecque, il a surtout été un moyen d’atteindre, devant le chaos du monde et l’incertitude de nos jugements, un idéal moral de tranquillité de l’âme (appelé ataraxie) ; il fut plus tard, par exemple chez Montaigne, une attitude de réserve devant l’incertitude du savoir et la diversité des mœurs et des opinions. Au XVII ème siècle, il fut un puissant aiguillon et un précieux allié de la pensée scientifique naissante. De tout temps, mais plus encore depuis le Siècle des Lumières, il a été une arme redoutable pour combattre le dogmatisme et l’obscurantisme, notamment religieux.

Au XXème siècle, alors que la science empirique et expérimentale est constituée depuis déjà trois siècles, le scepticisme se fait volontiers son critique compagnon de route : il devient pourfendeur des croyances irrationnelles et de la pseudoscience, à laquelle il peut arriver même à des scientifiques de céder (3). Il propose ainsi une indispensable hygiène de l’esprit. À ce titre, il intéresse à la fois le scientifique et le citoyen et peut prétendre apporter une précieuse contribution à la santé et à la vigueur du débat démocratique. Ce mouvement sceptique intervient dans l’espace public, dénonce, parfois avec humour, mais aussi avec le plus de sérieux et de compétence possible, les théories et idées pseudo-scientifiques, paranormales et plus généralement irrationalistes.

La biodynamie : science, pseudo-science, ou découverte mystérieuse ?
La biodynamie : science, pseudo-science, ou découverte mystérieuse ?

Ce que j’appellerais l’attitude épistémique générale des sceptiques est antidogmatique et faillibiliste. Elle considère que le savoir humain doit renoncer à ce mirage de la certitude métaphysique ; elle convient que ce que nous savons est révisable et provisoire ; mais elle pense aussi que certaines théories ou croyances sont plus probables, voire infiniment plus probables, que d’autres et que nous devons en tenir compte, notamment dans la prise de décision individuelle et collective.

Le ou la sceptique scientifique cherche à maintenir ce que Carl Sagan appelait un «délicat équilibre» entre cette tendance «qui nous pousse à scruter de manière inlassablement sceptique toutes les hypothèses qui nous sont soumises», d’une part, et «celle qui nous invite à garder une ouverture aux idées nouvelles», de l’autre. Si vous n’êtes que sceptique, disait Sagan,  «aucune idée nouvelle ne parvient jusqu’à vous ; vous n’apprenez jamais quoi que ce soit de nouveau ; vous devenez une détestable personne convaincue que la sottise règne sur le monde – et, bien entendu, bien des faits sont là pour vous donner raison. D’un autre côté, si vous êtes ouvert jusqu’à la crédulité et n’avez pas une once de scepticisme en vous, alors vous n’êtes même plus capable de distinguer entre les idées utiles et celles qui n’ont aucun intérêt. Si toutes les idées ont la même validité, vous êtes perdu : car alors aucune idée n’a plus de valeur.(4)»

"Si toutes les idées ont la même validité, vous êtes perdu : car alors aucune idée n’a plus de valeur." - Carl Sagan (1934 - 1996), astronome américain
« Si toutes les idées ont la même validité, vous êtes perdu : car alors aucune idée n’a plus de valeur. » – Carl Sagan (1934 – 1996), astronome américain

La recherche de cet équilibre passe crucialement par la demande de preuves, d’arguments et de raisons qui justifieraient notre adhésion à une idée qu’on nous présente. Le ou la sceptique entend proportionner son adhésion à ces justifications. Il ou elle entend aussi demander ces justifications à proportion de l’extraordinaire de l’assertion : des affirmations ordinaires peuvent en effet être acceptées par des justifications ordinaires, mais des affirmations extraordinaires, elles, demandent des justifications qui elles aussi sortent de l’ordinaire.

Le ou la sceptique entend déployer cette attitude partout, dans toutes les sphères de la vie et commande donc une éthique particulière qui n’est pas sans avoir de profondes répercussions sociales et politiques, dès lors qu’on admet que nombre de nos institutions ont pour vocation de convaincre, de faire adhérer à des idées dont la validité n’est pas systématiquement établie ou qu’on ne nous donne pas les moyens d’évaluer : la propagande politique, le marketing, la publicité, un mode de production fondé sur la recherche du profit, viennent ici immanquablement en tête.

"Nombre de nos institutions ont pour vocation de convaincre [...] : la propagande politique, le marketing, la publicité, un mode de production fondé sur la recherche du profit...
« Nombre de nos institutions ont pour vocation de convaincre […] : la propagande politique, le marketing, la publicité, un mode de production fondé sur la recherche du profit… »

Compte tenu de ce qui précède, on aura compris qu’une question d’une cruciale importance pour le sceptique est d’identifier ces critères, ces moyens par lesquels on jugera que les justifications données en faveur d’une idée, d’une croyance, d’une théorie sont bonnes ou non.

Voici quelques outils que les sceptiques utilisent pour ce faire.

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Conclusion

Il pourra être instructif de s’amuser à évaluer par ces modèles et stratégies toutes sortes d’assertions. En voici quelques-unes que je vous soumets :

  • La biodynamie
  • L’influence de la lune sur les plantes (interdiction totale de jardiner pendant les nœuds lunaires)
  • Les effets bénéfiques de certains aliments: légumes détox à la mode, probiotiques, spiruline, levures, l’ail
  • Les bienfaits allégués de certains régimes (sans gluten, sans lactose, etc.)
  • Diverses allégations du crudivorisme
  • Diverses allégations relatives au pranisme

À vous de jouer. À vous, puisque finalement la première des maximes du scepticisme tel que je l’ai défendu pourrait bien être celle qu’Emmanuel Kant (1724-1804) formulait : sapere aude, aie le courage de penser par toi-même.

Ce qui bien entendu implique qu’on pourra s’être trompé et se tromper encore. C’est un des inévitables  risques du jeu faillibiliste du scepticisme et pour lequel il faut faire preuve d’indulgence, à commencer pour soi-même. Tout le monde s’est trompé, se trompe, se trompera, moi le premier. Le seul crime impardonnable serait de ne pas s’amender lorsque les preuves le demandent.

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(1) Au Québec, ces gens se retrouvent notamment au sein des Sceptiques du Québec, qui publient la revue Québec sceptique. Aux Etats-Unis, les sceptiques publient Skeptical Inquirer et Skeptic. En France, Henri Broch a mené de brillants travaux dans la tradition du scepticisme scientifique dans le cadre de ce qu’il appelle la zététique. Tous ces groupes et toutes ces publications disposent de sites internet.

(2) Ces travaux ont été initiés et largement réalisés par Daniel Kahneman et Amos Tversky. Le premier propose une synthèse de leurs découvertes dans : Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Flammarion, coll.

(3) Un homme a joué un rôle de tout premier plan dans l’avènement du scepticisme scientifique contemporain : Martin Gardner (1914-2010).

(4) Carl Sagan, «The Burden of Skepticism», Pasadena, Lecture, 1987.

(5) Il est dû à Theodore Schlick Jr. et Lewis Vaughn, qui l’ont proposé dans : How to Think about Weird Things: Critical Thinking for a New Age, Mayfield Publishing Co, 2000. Je l’ai adapté dans mon : Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Lux, 2005, dont cette section est extraite.

Written by Normand Baillargeon

Normand Baillargeon

Normand Baillargeon (né en 1958) est professeur en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), essayiste, militant libertaire, chroniqueur et collaborateur de différentes revues alternatives. On peut également le rattacher au mouvement sceptique contemporain.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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