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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Philippe Desbrosses, semeur de liberté

Pionnier de l’agriculture biologique en France et en Europe, Philippe Desbrosses oeuvre depuis plus de 40 ans pour que vive la biodiversité. Son combat ? Rendre la liberté aux graines paysannes. Ses armes ? L’éducation, l’audace et la passion.

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« Ca devait être comme ça la drôle de guerre », commence Philippe à peine un pied dans notre voiture pour rejoindre son village solognot de Millançay. Sonné par la tuerie du 7 janvier, l’homme né pendant celle de 39/45, répète en boucle ces deux mots, drôle et guerre. Mantra de circonstance. De l’autre côté du périph’, Philippe se reprend et enfile son uniforme verbal de casque bleu ou de moine tibétain. Et cite pêle-mêle Rudyard Kipling, Elvis Presley et Jean Keilling (ex-fondateur de l’INRA).

195 kilomètres nous sépare de son antre solognote, la Ferme de Sainte-Marthe, 70 hectares que son grand-père a achetés en 1920. 195 kilomètres pour parler musique, politique, philosophie, pour dérouler sa vie aussi. « De 18 à 30 ans, j’étais musicien. Guitariste, s’esclaffe-t-il d’un rire communicatif. Je jouais un peu mais pas très bien par contre j’étais un excellent chanteur-animateur. J’ai commencé dans un orchestre de variétés avec mon cousin accordéoniste puis avec ma femme, chef d’orchestre professionnelle nous avons fondé le groupe Belisama au hit parade d’Europe 1 en 1969. On a fait beaucoup de tournées en France et à l’Etranger.»

Les chiffres de la FAO malmènent encore un peu plus notre biodiversité : 75% des variétés comestibles ont disparu en un siècle.
Les chiffres de la FAO malmènent notre biodiversité : 75% des variétés comestibles ont disparu en un siècle.

En 1969, un événement le détourne pourtant du showbiz. Ses parents convertissent la ferme familiale en bio. Il doit revenir. « C’était un appel profond, quasi mystique pour la terre ». Celle que chérissent les livres alchimistes sur sa table de chevet ? « Le matin des magiciens et l’Or du millième matin m’ont énormément inspiré mais je préfère souvent le taire, on pourrait me prendre pour un illuminé. » Dans les préfaces des bouquins qu’il signe quelques années plus tard, on retrouve quelques inspirations  philosophales. « Les mots humain et humus ont la même origine. Cette coïncidence n’est pas due au hasard. La notion de terre nourricière est omniprésente dans toutes les mythologies. Aujourd’hui, nous ne sommes plus conscients du lien étroit qui nous unit au sol comme un cordon ombilical. Pourtant notre nourriture en dépend. »

« La nature dans sa prodigieuse générosité donne à partir d’un grain de blé des milliers de grains en quelques années. Mais les industriels ont coupé le vivant. C’est un immense scandale. » Coline Serreau
« La nature dans sa prodigieuse générosité donne à partir d’un grain de blé des milliers de grains en quelques années. Mais les industriels ont coupé le vivant. C’est un immense scandale. » Coline Serreau

Pour préserver la terre, Philippe avance sur deux fronts. Le politique et le pragmatique. Sur ce premier terrain, l’autodidacte devenu Docteur en sciences de l’environnement participe dans les années 80/90 à toutes les tables rondes, à toutes les discussions. Il contribue ardemment à l’élaboration des cahiers des charges Nature et Progrès et AB. Parvient même à faire protéger le terme agriculture biologique, « un formidable concours de circonstances ».

De 1983 à 2007, il préside la Commission nationale du label AB au Ministère de l’agriculture. Au Grenelle de l’environnement, il est chargé de mission auprès du gouvernement français pour mettre en oeuvre le programme national d’agriculture biologique. « A Bruxelles, j’ai travaillé sur les variétés anciennes. » Les kilomètres défilent, les titres aussi, sans que jamais Philippe ne semble prendre le melon qu’il soit ancien vieille France, boule d’Or, petit gris de Rennes ou noir des Carmes. Ceux-là, il préfère les faire pousser et circuler.

« Comparez le catalogue Vilmorin de 1900 avec celui de cette année et vous verrez à quel point notre diversité potagère s’est érodée. » Philippe Desbrosses
« Comparez le catalogue Vilmorin de 1900 avec celui de cette année et vous verrez à quel point notre diversité potagère s’est érodée. » Philippe Desbrosses

C’est ainsi que la Ferme de Sainte-Marthe devient rapidement le terrain de jeu, d’expérimentation et de démonstration des méthodes agrobiologiques et biodynamiques qu’il défend de Bruxelles à Paris. Il y développe également un centre de formation et un conservatoire de semences potagères biologiques. « Le meilleur moyen de protéger la terre est de trouver les bonnes graines, celles qui permettent de se passer d’artifice, ce sont les variétés anciennes. »

L’aventure commence avec celle du potimarron encore inconnu en France il y a 40 ans. « Pendant plusieurs années, j’ai sélectionné les courges les plus denses, les plus rouges pour obtenir le potimarron que l’on connaît aujourd’hui. » En 1973, consécration ultime, un article sur le potimarron de Sainte-Marthe sort dans la revue des jardins ouvriers de France. « Je recevais chaque jour des sacs de courriers me demandant des graines. Comme je ne pouvais pas faire face, j’ai lancé une souscription pour assurer la production. Ca a tellement marché… »

Le coffre de graines précieuses : plus de 1000 variétés.
Le coffre de graines précieuses : plus de 1000 variétés.

La machine des échanges de semences est lancée. Hôtesses de l’air, amateurs, passionnés, Seed savers envoient régulièrement leurs trouvailles à la Ferme pour les protéger et les dupliquer. En 1992, le Conservatoire  compte une vingtaine de personnes, édite un catalogue en 4 langues avec plus de 2000 variétés : fraise Mont Everest, tomate cornue des Andes, scorsonère géante de Russie, concombre cornu d’Afrique… La reconquête de la biodiversité est en marche. Malheureusement l’arche de Noë végétale n’est pas du goût de l’administration française. « Je me suis fait condamner pour avoir commercialisé la pomme de terre Institut de Beauvais alors qu’elle ne figurait pas au catalogue officiel, le document qui privatise les semences du monde entier. » C’est le premier fait d’arme de l’agriculteur-anarchiste-pacifiste. Peut-être sa plus grande fierté.

Routes interminablement droites, étangs à perte de vue, villages briqués, nous voilà bientôt arrivés. « On s’allume un petit feu de cheminée ? » A peine entrés dans son repaire, Philippe gentleman farmer convie tous les ingrédients du bien-être : thé, café, chocolat, flambée… « On devrait peut-être d’abord faire un tour de la ferme, le ciel est bas ? » Gants, capuches, bottes, nous voilà dehors à faire le tour du propriétaire qui nous rappelle tous les deux mètres que c’est tellement plus riant l’été. Pourtant, le potager-mandala, terrain d’expériences des stagiaires qui viennent chaque année s’initier à l’agriculture biologique dégage une véritable poésie.

Nos arrières grands-pères échangeaient leurs graines ? Il leur faut désormais passer par des semenciers (Monsanto, Dupont et Syngenta détiennent près de 50% des semences du Monde).
Nos arrières grands-pères échangeaient leurs graines ? Il leur faut désormais passer par des semenciers (Monsanto, Dupont et Syngenta détiennent près de 50% des semences du Monde).

Les choux violets côtoient les sculptures de bois, les blettes multicolores se reflètent dans la mare, les bambous courbent sous le vent. Le temps est suspendu mais la vie est bien là. Du Mont Desbrosses, un monticule d’une dizaine de mètres, Philippe joue les tables d’orientation et nous présente le reste de la ferme, les différents hectares de maraîchage, les grandes serres et le bâtiment où l’on prépare les graines. « Il y a dans le hangar plus de 1000 variétés endormies. Comme on m’interdit de les vendre, je vais les donner, les faire tourner, essaimer. Ca vous dit de les faire voyager ? »

 

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Graines de vie, à vous de jouer !

 

La Ferme de Sainte-Marthe vient de lancer la campagne Graines de Vie à soutenir sur le site de Kisskissbankbank. L’objectif est de faire tourner les variétés anciennes, de les multiplier. Transmettre et essaimer les mille variétés de graines que Philippe Desbrosses a récoltées pendant 40 ans aux quatre coins de la planète.

L’argent collecté financera la reproduction de semences au sein de la ferme solognote mais aussi la formation des 200 jardiniers ambassadeurs tout comme l’élaboration et la mise en ligne gratuite de vidéos pédagogiques. Partout, des graines de vie pour recomposer notre chère diversité.

« C’est une initiative essentielle, c’est une question de vie ou de mort de notre civilisation, de notre histoire, alerte Pierre Rabhi. Il est très important de soutenir cette action. » Prêts à semer la liberté ? Vous avez jusqu’au 3 février.

Written by Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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