
Publié Mars 2026
Terre de liens : l’agriculture aux mains des citoyens
Sauver les terres de l’urbanisation, les faire financer par des particuliers et les louer à des agriculteurs pour l’éternité… Et si le sol était un bien commun ?
Assis entre deux rangs de poireaux, Thomas Roche*, clope roulée collée aux lèvres raconte. « N’ayant pas de terres dans la famille, ça ne me paraissait pas possible de m’installer comme maraîcher. Je ne me voyais pas m’engager dans une vie à crédit. Pour moi c’était plié d’avance. » « En France, explique le site Terre de Liens, les prix de la terre ont bondi de presque 40 % en dix ans, obligeant les jeunes agriculteurs à s’endetter à vie pour acheter leurs parcelles. »
Thomas ne voulait pas de cette existence-revolving. Il a préféré se tourner vers les citoyens pour faire pousser son projet. Son terrain de 3 hectares à Milly-la-Forêt (91) a pu être acheté grâce à la participation de 150 citoyens devenus actionnaires en plaçant leur épargne dans la Foncière Terre de Liens. « Aujourd’hui je suis locataire, confie l’heureux maraîcher. Je m’en fous d’avoir un terrain qui m’appartient. Je suis chez Terre de Liens mais je suis chez moi. »
Terre de liens expliquée sur les marchés – Extrait inédit du film Changement de propriétaire.
Des gars comme Thomas, il y en a plus de 150 aujourd’hui dans l’Hexagone. De l’Avesnois à l’île d’Yeu, ils s’appellent Raymond, Philippe, Jean-Luc… Répartis dans 21 régions, ils ont pu accéder à une ferme grâce à Terre de Liens. Terre de liens, un généreux mécène ? Plutôt une géniale idée et une mécanique bien huilée. Pour récolter des fonds, acheter des terres et les louer ensuite à des agriculteurs, l’association dispose de deux principaux outils : la Fondation et la Foncière.

La Fondation, reconnue d’utilité publique, est habilitée à recevoir des legs et donations de fermes. La Foncière, quant à elle permet aux particuliers comme vous et moi d’acheter des actions au prix de 103 euros. Si les parts ne prennent pas de valeur, elles suivent néanmoins le cours de l’inflation et permettent de bénéficier d’avantages fiscaux, la Foncière étant reconnue entreprise sociale et solidaire (réduction de l’impôt sur le revenu de 18% de la moitié du montant souscrit notamment).
« Quand on met 100 euros dans la foncière, on peut se dire que ça ne rapporte rien, rappelle René Becker, président de l’association Terre de Liens. Mais ça fait vivre des agriculteurs et ça nourrit des populations. Les dividendes en fait, c’est la fertilité au service de tous, ce n’est pas banal hein ? »

12 000 actionnaires composent aujourd’hui Terre de Liens, séduits par le projet qui va bien au-delà du simple rachat de parcelles agricoles. « Les terres acquises par Terre de Liens n’ont pas pour seul objet d’être « conservées » ou protégées, précise l’association. Elles retrouvent une utilité sociale et économique, prennent leur place au sein d’un territoire et génèrent des dynamiques humaines et du lien social. »
Evidemment, un certain type d’exploitation est privilégié. On soutiendra plus facilement celles qui pratiquent l’agriculture biologique ou paysanne, à taille humaine, aux activités agricoles diversifiées, celles qui s’intègrent dans le paysage et choisissent la commercialisation de proximité… Mais il ne s’agit pas pour autant de ne financer que des fermes du Larzac. « On a du mal à s’implanter dans les zones à forte production, confie René Becker. On a plus de projets dans les zones de déprise. Mais lorsque l’on arrive à acheter là où il y a de la forte productivité céréalière, comme sur la plaine de la Limagne (63), c’est une victoire pour nous.»
Céder sa ferme, un crève-coeur ? Extrait inédit du film Changement de propriétaire.
Ainsi, depuis 12 ans, Terre de Liens installe des maraîchers, des paysans-boulangers, des éleveurs de races anciennes, pour expérimenter des fermes urbaines, des projets collectifs. Sur une parcelle, peuvent se succéder plusieurs porteurs de projet. « Ce qui est bien avec Terre de Liens, s’enthousiasme le fermier Pierre Blondiaux une fourche à la main, c’est qu’on reste dans l’idée des sans-terres. Parce qu’au fond, la terre, elle ne nous appartient pas. Terre de Liens en est le propriétaire et la retransmet à d’autres jeunes qui voudront prendre la suite. Ca permet de ne pas capitaliser sur la terre, de ne pas faire de fric dessus. »

Avec 2 485 hectares soustraits à la spéculation, le combat pour le maintien d’une agriculture familiale est-il en passe d’être gagné ? « Terre de Liens c’est une sorte de laboratoire pour montrer comment la société civile gère autrement la terre, comme un bien commun, explique Sjoerd Wartena son co-fondateur. C’est nouveau, ça n’existait pas. Alors on se trompe, on s’améliore mais dans 20 ou 30 ans si on est toujours là mais que rien n’a changé au niveau des politiques, on pourra dire qu’on aura fait un effort mais pas qu’on a pas réussi. »
« En créant la Fondation, on a souhaité placer l’action de Terre de Liens sur le long terme, une fondation c’est pour l’éternité, poursuit Jérôme Deconinck, directeur de la Fondation. En 10 ans, on a acheté 100 fermes, il en disparait 200 par semaine. L’action de Terre de Liens permet de montrer que cela est possible mais si l’on veut que ça bouge, il faut sortir du champ militant. Il faut aussi que le monde économique s’empare de cette question et s’investisse. »
« Qu’est-ce qui sécurisera le foncier à long terme ? » Extrait inédit du film Changement de propriétaire.
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* Toutes les interviews de l’article sont issues du film « La terre, bien commun », un film didactique qui explique à travers la parole de fermiers, de bénévoles ou de salariés l’action de Terre de Liens.
Written by Hélène Binet
Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.



