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Publié Mars 2026

Six bonnes raisons d’avoir un élevage de cerfs chez vous

Patrice est un agriculteur, mais surtout, c’est un homme qui sait rester super cool en toutes circonstances. Pour comprendre l’origine de son flegme racé nous sommes partis à sa rencontre, chez lui, à la Ferme de l’Étang dans le Loir-et-Cher. Son secret ? Un élevage de cerfs. Voilà six bonnes raisons de vous y mettre aussi…

Quand Patrice met l'orge dans la mangeoire, le troupeau accourt.
Quand Patrice met l’orge dans la mangeoire, le troupeau accourt.

 

1 – C’est franchement sexy

Une centaine de cervidés, aériens et graciles, mâles et femelles mélangés, c’est tout de même plus élégant qu’un troupeau de vaches qui chacune pèse cinq à dix fois le poids d’une biche. Chez les cervidés, tous les spécimens sont jeunes, aucun ne dépasse trente mois – sauf la petite dizaine de biches reproductrices qui peuvent atteindre quinze ans. On trouve aussi quatre cerfs adultes sur la ferme, qui portent bien haut leurs bois majestueux. Patrice ne veut pas leur couper : « Ils ont un rôle dans le comportement sexuel de l’animal, il faut qu’il se confronte et qu’il se batte, cela fait partie des risques. » Chaque automne, les mâles se cognent et Patrice transpire à l’idée d’en perdre un (les beaux reproducteurs peuvent coûter jusqu’à 2000€). Il arrive que les deux combattants se transpercent. Très rarement ils s’emmêlent puis meurent d’épuisement, à moins que l’un des deux ne se brise simplement la nuque. Heureusement, depuis la création de l’élevage en 1990, le drame ne s’est produit qu’une fois. Il s’appelait Charlie.

Le jour de notre visite, le 3 juillet au matin, la ferme était encore deux fois plus sexy car les faons venaient à peine de naître. Il a suffi à Patrice de remplir une mangeoire avec de l’orge pour que les mères accourent, suivies de leurs petits – timides, ils restaient en retrait pendant que les adultes se goinfraient. Les mâles, eux, ne sont jamais sortis des bois. Il faisait trop chaud pour ne pas fainéanter. Une biche, enfin, montrait un comportement très à part et nous approchait pour se faire caresser. Rien d’étonnant, c’était Bambi. Abandonnée dès la naissance, elle fut sauvée par la famille de Patrice et nourrie au biberon sur le canapé du salon. Parmi ses congénères, cette biche semi-domestique suscite désormais la crainte avec son tempérament de meneuse.

Bambi, biche décontractée.
Bambi, biche décontractée.

 

2 – C’est simple et peu contraignant

Patrice est né sur cette ferme. Dès les années 1980, quand il voyait décliner la rentabilité de l’élevage bovin géré par son père, il nourrissait l’envie d’un projet innovant, et surtout de mettre sur pied une filière entièrement maîtrisée : élevage, transformation et vente directe. Alors il se forma seul, en autodidacte, avec des livres et les conseils d’autres éleveurs, par exemple au Nord de l’Autriche où la tradition de cerviculture est bien implantée. C’est là qu’il acheta ses premiers spécimens.

Le quotidien des animaux, élevés en quasi-liberté, requiert peu d’interventions humaines – à tel point que Patrice n’hésite pas à prendre des vacances de temps en temps. En effet les cervidés mangent 10 heures par jour, ruminent 6 heures, et font des siestes le reste du temps. Sur la ferme ils se nourrissent essentiellement d’herbe fraîche (pâturages tournants), et de foin l’hiver ou pendant les périodes de sécheresses. Pas compliqué. Pour le divertissement du troupeau, des souilles suffisent : ce sont en fait des mares boueuses où les animaux viennent se rouler, tous les jours, en file indienne. Ces bains sont tellement appréciés qu’en 2006, la loi sur le bien-être animal les a rendus obligatoires.

Avec l'orge, les biches ne sont jamais rassasiées.
Avec l’orge, les biches ne sont jamais rassasiées.

 

3) C’est facile à soigner

De complexion robuste, les cervidés tombent rarement malades. Patrice doit malgré tout prémunir son troupeau contre les parasites internes, comme la douve (qui loge dans le foie) ou les strongles (qui nichent dans les poumons), et les parasites externes comme les varons, la gale, les puces ou les tiques. Un seul et même médicament suffit à tout traiter ; on fait une injection d’abord, puis on dépose quelques quelques gouttes sur la nuque de l’animal – comme pour les chiens et les chats d’appartement. Facile.

Sauf qu’une biche pèse en moyenne 100 kg et se montre moins obéissante qu’un chien ou qu’un chat d’appartement. Pour la soigner, Patrice a dû concevoir puis construire son « bâtiment de contention » (cf. photo 1). Celui-ci se présente comme un dédale de pièces de plus en plus petites, fonctionnant comme un entonnoir où le troupeau s’engouffre et dont les biches ressortent une par une. Patrice ne s’y déplace qu’avec la protection d’un bouclier de CRS fait maison (cf. photo 2), car les biches stressées pourraient le blesser sans le vouloir. Au bout du parcours se trouve une sorte de pince géante, le « crusch » (cf. photo 3), où les biches sont tenues par les flancs, pattes dans le vide, pendant que le vétérinaire assure les soins.

Contrôle de santé pour les biches.
Contrôle de santé pour les biches.

 

4) C’est une viande végétarienne et sans gluten

« Est ce que les cerfs sauvages sont bio ?« , demande Patrice. « Ils vont dans les champs pleins de pesticides et mangent des blés OGM. Mes cerfs sont plus naturels. Mais je mets un peu d’azote sur l’herbe alors je n’ai pas le label bio. » De toutes façons, la viande de cerf est un marché de niche où la demande en bio n’est pas mesurable. Cela n’empêche pas notre homme d’invoquer le décalage générationnel : « Si je m’installais aujourd’hui, je me ferais peut être labelliser. C’est un point de discorde avec ma fille. Elle est pour le bio. »

Patrice se souvient des générations précédentes qui découvrirent avec fascination la révolution chimique dans les champs. « Les coopératives, les politiques, les techniciens disaient aux paysans : produisez un maximum, on vous donne tout pour produire et on s’occupe du reste. » Comme son père, Patrice est à la fois éleveur et céréalier, puisqu’il entretient de grandes cultures de blé, de colza,d’orge et de tournesol. Dans ce domaine il a constaté les efforts faits par les agriculteurs de la région, qui utilisent moitié moins d’intrants depuis une vingtaine d’années. « Il y a eu des abus commis par les anciens, et nous payons un peu pour eux. »

Fiesta miam miam.
Fiesta miam miam.

 

5) Dans le cerf, rien ne se perd, tout se transforme

Les principales productions de la ferme sont la viande fraîche (pour les fêtes surtout), les plats cuisinés et les charcuteries. Mais Patrice et sa famille ne manquent pas d’imagination pour recycler les parties non comestibles. Ils tannent les peaux en France pour une gamme de maroquinerie, et taillent même les bois des mâles pour en faire des stylos-fantaisie.

Au final, tous ces produits constituent un complément de revenu grâce auquel Patrice peut s’épanouir, et prendre son indépendance face aux marchés mondiaux sur lesquels il vend ses céréales.

Les faons sont trouillards et regardent de loin, avec leurs yeux de merlans frits.
Les faons sont trouillards et regardent de loin, avec leurs yeux de merlans frits.

 

6) Cela devient super underground

La cerviculture en France a connu sa timide apogée dans les années 1990. Depuis, la pratique décline : beaucoup d’éleveurs sont partis à la retraite, quand d’autres ont simplement fait faillite. Patrice se souvient que dans le département, une dizaine de collègues se lancèrent en même temps que lui. Il n’en reste qu’un seul, spécialisé dans le cerf de trophée – des animaux dont on conserve l’instinct sauvage et qui sont vendus à des sociétés privées pour l’organisation de « Chasses Grand Prestige ». Par ailleurs, la cerviculture n’est toujours pas reconnu par la PAC, ni par la plupart des banques, et reste encore largement méconnue du grand public. Patrice revendique cette anonymat, source de son indépendance, loin des circuits conventionnels. « Les gens doivent juste apprendre à payer l’alimentation le prix qu’elle coûte », nous dit-il. « Ils ont du mal à payer dix centimes de plus pour de bons fruits alors que le budget téléphonie explose depuis des années. Le problème c’est que les téléphones, ça se mange pas. » 

Là dessus, il nous a servi un verre de cidre. Les fluctuations des marchés ne l’affectent plus. Il reste cool. C’est facile, quand on élève des cerfs.

Written by Benjamin Vincent

Benjamin Vincent

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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