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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Savez-vous txoxter ?!

Mâle et Basque (et un peu Breton)

C’est un rituel immémorial, aussi vieux que le pays dont il est un emblème. Bienvenue dans le chai Txopinondo pour boire le vin de pomme basque à même la cuve.

Tchotche ! Alors que le cri traverse la salle et survole les tables, une dizaine de convives se lève, le verre à la main. Ils se dirigent droit vers la salle adjacente d’où est partie l’invitation et où les accueille une douce odeur de bois, de pommes et de fermentation. 

Dominique Lagadec les attend, campé devant une barrique de 2500 litres. Vous allez former deux files : les droitiers qui tirent à gauche et les gauchers qui tirent à droite, commence-t-il. Les centristes doivent faire un choix ! Au milieu des rires, chacun s’exécute et prend sa place, impatient de reproduire un geste ancestral. C’est la spécialité de la cidrerie Txopinondo, à Ascain, près de Saint-Jean-de-Luz : la dégustation à même la cuve.

La brindille qui décoiffe

Originellement, la boisson jaillissait d’un petit trou à hauteur d’homme, bouché par un morceau de bois (c’est lui, le txotx – prononcez « tchotche », la brindille en basque). Aujourd’hui, on se contente d’un petit robinet, bien plus pratique. Mais l’effort est le même : il s’agit d’attraper, avec son verre, la boisson projetée à plus d’un mètre devant la cuve. Si vous avez le cul à Saint-Jean-de-Luz et la tête à Cap-Breton ça va pas aller, continue de cabotiner le maître des lieux. Le suivant qui était attentif à votre calfatage prend la suite. Et vous, vous buvez d’un trait, sans discuter. Banco, le ballet se met en place.

Je vous préviens, c’est une boisson acidulée qui décoiffe, tient à préciser Dominique au moment fatidique. Ce n’est pas du cidre qu’on sert avec des crêpes et des Bigoudènes. Pas du cidre ? Les Basques ne font vraiment rien comme les autres. Ce sont pourtant eux qui auraient appris aux marins normands et bretons à presser les pommes pour les faire fermenter, et l’on a retrouvé des textes réglementant la fabrication de cette boisson au Pays basque il y a presque mille ans ! Mais le sagarno (littéralement « vin de pomme ») est entièrement fermenté. Pas de sucres résiduels, pas de bulle et une acidité à tirer les larmes qui lui interdit même le titre légal de « cidre » en France : on est là dans la pure expression du terroir, un truc qu’aucun autre peuple ne se résoudrait à boire tous les jours.

Effervescence et côte de bœuf

Les Basques, eux, en boivent 12 millions de litres par an ! Principalement en Espagne, où le sagarno est plus prisé que du côté français, et où le rituel du txotx est commun. Traditionnellement, il permettait de goûter le sagarno de l’année à la fin de sa fermentation, dès mi-janvier. Aujourd’hui, personne ne penserait à le boire autrement. Le sagarno nécessite d’être tiré comme ça, explique Dominique. Pour profiter de la quintessence de cette boisson plate, on va se débrouiller pour que le gaz résiduel sorte de la boisson, en la frappant dans le fond du verre. C’est exactement ce que l’on trouve dans une cascade. Et ça libère les arômes. Passé ce bref moment d’effervescence, on souhaite bonne chance au téméraire qui voudrait siroter le sagarno. D’ailleurs, à table, on boit du vin, du jus, tout sauf du sagarno.

Sur les douze grandes tablées qui remplissent la partie restaurant, décorée en auberge rustique, on trouve les incontournables pinxos, et la txuleta, côte de bœuf grillée à la braise accompagnée de frites et de piquillos. Les portions sont larges mais le choix est mince. Ici, on vient manger et boire la tradition. Si la pratique du txotx est immémoriale, celle du repas qui l’accompagne a été fixée dans les années 1960, et la cidrerie Txopinondo est l’une des seules à proposer cette expérience en France. On est venus de Cap-Breton, explique Maïté, attablée avec une cinquantaine de seniors descendus du même bus. On est déjà venus avec mon mari, on connaît le txotx, on a même eu des félicitations parce qu’on a bien remonté le verre !

Trois doigts sur la basquitude

Txotx ! Il faut y retourner. Le sagarno est à volonté, et Dominique ne se prive pas de rappeler les curieux à intervalles réguliers. Pour les moins résistants et pour les enfants (la boisson fait environ 6 degrés d’alcool), un dispositif a été aménagé avec une bouteille de jus de pomme et une petite pompe maison. On a reproduit le txotx avec un moteur de lave-glace de Peugeot 308 ! s’amuse Dominique. Au deuxième service, on rentre dans le détail, on devient semi-professionnel : Vous cherchez à détruire la boisson en plaçant le verre de guingois, explique le patron. Et il faut garder trois doigts sur le verre pour qu’il tintinnabule. Chaque verre a un son différent, c’est une mélodie intéressante pour les txotxeurs.

On en rigole, mais on tend l’oreille quand même, au cas où. Pas trop longtemps cependant : En huit secondes vous aurez un fond, la quantité requise, vous remontez alors et le suivant prend la suite, poursuit Dominique. Tout temps d’attente fait partir le gaz, alors vous ne trinquez pas, vous buvez. Trinquer, c’est une tradition française. Il n’y a pas de risque qu’on l’oublie : ici, on est d’abord au Pays basque, et au cœur de ce qui fait son identité. Les cidreries sont plus anciennes que tout le reste, que tout ce qu’on croit faire la basquitude, assure notre hôte.

Basque d’importation

Évidemment, ce chantre de la « basquitude » est d’origine… bretonne. Mais que vaut le droit du sol face à cinquante-trois ans de passion ? Je suis sur le territoire basque depuis plus longtemps que ceux qui y sont nés après mon arrivée, glisse-t-il malicieusement. Depuis celle-ci, enfant, à Bayonne, Dominique a eu plusieurs vies : fermier en montagne avec ses brebis et ses potimarrons, ingénieur informaticien, directeur d’entreprise de BTP côté espagnol… La gestion de la cidrerie, son dernier défi professionnel, témoigne de ce côté touche-à-tout, entre sens des affaires et amour du pays. La communication est bien huilée, la tradition est habilement mise en scène et la boutique propose toutes les variations possibles de la pomme basque. On fabrique des jus monovariétal avec des pommes locales : txalaka, goikoetyea, mozolva, urten txiki Dans les rayons se côtoient le panaché de sagarno et de limonade aromatisé au citron, l’eau de vie de sagarno, de la liqueur de pomme sauvage à l’anis, du ratafia de pomme, des conserves de thon au sagarno, du chocolat aux chips de pommes…

Mais avant de repartir les sacs pleins, au moment du dessert, les convives ont droit à un solo de  gaïta asturiana, sorte de cornemuse locale dont le son aigu emplit tout l’espace, coupe toute conversation. Instant de recueillement. À peine reposé l’instrument sous les vivats de la foule, Dominique se dirige droit vers le chai et lance un txotx sonore. Il va encore falloir y retourner.

Written by Aurélien Culat

Aurélien Culat

Journaliste de la transition, passionné par les super-héros du quotidien qui inventent aujourd’hui le monde de demain. Egalement humain en transition, gardien de semences, militant de l’alimentation bonne, propre et juste.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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