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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

En Bretagne, la renaissance du chanvre

Pierre-Yves Normand et son association s’acharnent à bâtir une filière de production aux mille et un débouchés dans cette région jadis couverte de chanvre. On vous embarque dans les champs, mais aussi dans les affres de la législation…

Recouvrir la Bretagne de chanvre. C’est le rêve, ou plutôt l’objectif, de Pierre-Yves Normand. Il y a un siècle et demi, la région comptait 100 000 hectares de culture de chanvre. Il y a quelques années, quasiment zéro et aujourd’hui, environ 250 hectares. Du boulot à l’horizon donc, qui n’effraie absolument pas ce Finistérien pur jus.

L’histoire commence au détour des années 2000. Pierre-Yves Normand achète une maison perchée en haut d’un petit bois à l’entrée de Quimper. Pleine de charme, rustique, mais trop frisquette en automne hiver. Je me dis alors : pourquoi pas l’isoler avec du chanvre, comme ce qui se faisait à l’époque dans le coin ? Les prix lui paraissant exorbitants, il décide de planter lui-même, sur deux hectares. Quatre mois plus tard, c’est la récolte, puis la transformation et enfin l’isolation, pour dix fois moins cher que le tarif qu’on lui avait proposé au départ.

Pierre-Yves commence à se passionner pour cette plante. J’apprends lors d’un repas de famille que mes grands-parents étaient chanvriers, comme d’ailleurs beaucoup d’agriculteurs bretons du début ou milieu du XXᵉ siècle. Je pose des questions, m’intéresse, mais quelque chose de mystérieux plane quand on parle du chanvre. C’est alors devenu pour moi un besoin viscéral, une quête : mettre à l’honneur cette plante aux multiples potentialités et vertus.

Pierre-Yves fouille, lit, discute, se renseigne et expérimente dans les jardins partagés de Quimper la culture de chanvre, tout en continuant à exercer son métier d’opticien. Des clients touchés par un glaucome ou une tension oculaire venaient me voir, suivant les conseils d’un ophtalmologue, pour goûter de la tisane (des études ont montré que le cannabis thérapeutique pouvait améliorer les symptômes, mais il n’y a pas pour le moment de consensus scientifique à ce sujet, NDLR). Ils repartaient avec leurs lunettes et des sachets de déchets de récolte à infuser, sourit-il.

C’est à ce moment-là qu’il monte l’association Bretagne chanvre développement — qui accueille régulièrement des stagiaires, des personnes souhaitant se reconvertir… — avec un objectif simple : développer la culture de chanvre dans la région, promouvoir ses différentes applications légales et structurer une filière.

THC controversé

Le chanvre, on le connaît surtout sous son nom latin Cannabis sativa. En fait, il existe (comme pour toutes les plantes) de multiples variétés de chanvre. Toutes contiennent des cannabinoïdes (des molécules), dont le THC, qui est controversé. Le cannabis qui se fume a une teneur en THC très importante (entre 20 et 40 %), d’où ses effets psychotropes. La culture de celui-ci (et par là, la consommation) est donc interdite en France.

Parmi les autres molécules du chanvre, on trouve le CBD. Le cannabidiol n’a pas d’effets psychotropes démontrés, mais présente des propriétés antalgiques et anti-inflammatoires (apaisantes et relaxantes, pour faire plus simple). Si ce principe actif a été reconnu par l’OMS non-addictif et non-toxique, le flou reste aujourd’hui complet en France. La législation indique que l’on peut transformer les tiges, les fibres et les graines de chanvre, en utilisant exclusivement des semences certifiées contenant 0,2 % de THC maximum. Mais le CBD, qui n’est pourtant pas classé comme stupéfiant, s’extrait des sommités fleuries, que l’on n’a pas le droit de commercialiser…, détaille Pierre-Yves.

Au niveau européen en revanche, le commerce et l’utilisation de la fleur sont autorisés (si le taux de THC n’excède pas 0,2 %). Non en France, oui en Europe, si l’on résume. Depuis quelques années, les magasins vendant du CBD (souvent sous forme d’huiles ou de liquides pour cigarettes électroniques) ont donc débarqué dans nos villes. Du CBD de synthèse et/ou importé d’autres pays, précise le cultivateur local.

Logique fumeuse

On marche sur la tête : on a à nos pieds une plante fabuleuse, qui ne nécessite ni eau ni pesticide, qui pousse sous pratiquement tous les climats de l’Hexagone, qui régénère les sols et qui pourrait apporter un complément de revenus intéressant à de nombreux agriculteurs, mais la législation bloque, souffle Pierre-Yves. Si la loi a avancé sur les expérimentations médicales de cannabis thérapeutique (qui vont être mises en route à partir de 2021 avec des produits d’importation), elle patine côté chanvre bien-être.

Ainsi, fin octobre, un amendement sur la possibilité d’extraire de la fleur les molécules thérapeuthiques a été rejeté. Dans l’attente d’évolutions (ou bien de dérogations) du cadre réglementaire, les agriculteurs de l’association continuent de développer ce savoir-faire artisanal, sans vendre les fleurs, mais en cultivant et transformant le reste de la plante, toujours avec des semences légales.

Une trentaine de cultivateurs

En ce début de mois d’octobre, c’est la toute fin de la récolte pour Yves de Broc, agriculteur à Plomelin, à quelques kilomètres de Quimper. Je me suis installé avec l’ambition de replanter du sarrasin, qui a disparu de Bretagne. Puis j’ai rencontré Pierre-Yves et me suis aussi lancé dans le chanvre avec l’association et ses conseils. On se dit qu’on tient là quelque chose d’incroyable, avec des potentiels sans limite, s’enthousiasme-t-il. Sur ce champ-là, l’idée est d’utiliser les tiges et de les broyer pour faire du fil, puis de la toile, avec l’aide d’un tisserand des environs.

L’association a formé depuis les débuts une trentaine d’agriculteurs et met en culture environ 10 hectares chaque année. Ensuite, elle travaille avec des acteurs locaux pour transformer un maximum de la plante : les déchets de culture sont broyés pour les tisanes, les graines vendues ainsi décortiquées ou transformées en huile et en farine, la farine sert à fabriquer des pâtes mais aussi de la bière, comme celle créée par un brasseur du territoire et dans laquelle le chanvre se substitue à une partie du malt et du houblon. Tous ses produits sont pour le moment vendus en local, sous la marque Chanvre de Bretagne. On a créé une société, Bretagne Blue éco, pour se préparer à la commercialisation de tous les dérivés, qui paraissent infinis, puisque l’on a aussi par exemple travaillé sur un bioplastique de chanvre… 

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Envie de plus de photos et d’infos sur la filière bretonne ? C’est par là.

Osez le chanvre en cuisine

Editions La Plage, 80 pages, 9,95 €

Souvent méconnu car très souvent confondu avec le cannabis, le chanvre est pourtant un allié incontournable en cuisine ! Son point fort ? La graine de chanvre regorge de protéines végétales, d’acides gras essentiels, de vitamines et d’omégas, ce qui en fait un superaliment, idéal notamment dans le cadre des régimes végétarien et vegan.

Written by Claire Baudiffier

Claire Baudiffier

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Sur le terrain

3 min

L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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