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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Profession : vinaigrier artisanal

Avec des cuves et des tonneaux, Hervé Bollot fabrique patiemment des liquides aux arômes complexes, estampillés « La Clandestine ». Du vin ? Non, des balsamiques et des vinaigres aux fruits locaux. Dans son atelier discrètement installé à Izeron, dans le Vercors, l’artisan produit ses flacons avec des méthodes traditionnelles et des vieillissements longs.

Les tonneaux sont disposés en plusieurs « batteries », des séries de fûts ouverts, placés du plus grand au plus petit. Chacun est fait d’un bois différent : cerisier, châtaignier, acacia, genévrier et chêne. Dans cette pièce un peu isolée, tout en haut d’une vieille ferme retapée au pied du Vercors, une odeur subtile flotte dans l’air. C’est celle du balsamique, dense, foncé, doux et un brin acide, patiemment élaboré par Hervé Bollot. Pour concocter ce précieux liquide, il prépare un mélange de jus de raisins, issus des cépages muscat et clairette. Ce moût est d’abord cuit, puis concentré. Régulièrement transvasé d’un fût à l’autre, le balsamique va longuement vieillir, développant des arômes complexes, notamment grâce aux essences des bois.

Lancée en 2010, la première production a connu bien des ajustements et des bascules entre les tonneaux pour arriver à un résultat satisfaisant… Hervé vend ses premières bouteilles, en 2016 ! « Mémoires du Temps », c’est son véritable élixir : J’en sors peu. Celui vendu en 2016 est plus jeune que celui que je vends maintenant. Au fil des années, il devient encore meilleur. Il produit aussi un autre balsamique traditionnel*, « Entre 2 », vieilli trois ans dans une batterie à part, avec des résultats stables. Enfin, il concocte un vinaigre baptisé « Balzam », plus jeune, en mélangeant 30 % de son vinaigre de vin rouge et 70 % de moût de raisin, vieilli pendant un an. Le tout sans colorant ou autre additif !

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* Cette définition du balsamique « traditionnel » ou pas est inspirée de la classification italienne. Dans la patrie du vinaigre balsamique, à Modène et à Reggio Emilia, deux types de vinaigres cohabitent. Le « vinaigre balsamique traditionnel de Modène », AOP, est fabriqué dans de petits fûts de bois différents, longuement vieilli, très concentré et sombre. Subtile nuance, le « vinaigre balsamique de Modène », IGP, est un assemblage d’au moins 20 % de moût de raisin et de vinaigre de vin, avec un vieillissement minimum de seulement soixante jours. Une pointe de colorant E150d (le même que dans le coca-cola) peut alors être ajoutée au liquide.

Vinaigres indépendants

Ce vinaigrier artisanal — on les compte aujourd’hui sur les doigts d’une main en France ! — fabrique des flacons de ce liquide brun, mais aussi des vinaigres parfumés. Dans sa vie d’avant, après des études dans le domaine de l’hôtellerie, il a été maître d’hôtel dans un 4 étoiles à Strasbourg, chef sommelier dans un palace londonien, et enfin directeur d’une cave spécialisée dans les grands bordeaux et champagnes, à Reims.

Le vinaigre balsamique s’avère être le projet parfait, entre les caves, les tonneaux, les essences de bois et les assemblages.

En 2009, gros ras-le-bol : énormément de boulot, des horaires pas possibles, peu de temps en famille, des envies d’autre chose. Après moult réflexions, Hervé et sa famille partent pour Izeron, un village isérois, pas très loin d’un ancien lieu de vacances d’enfance. Je baignais dans le vin et la gastronomie. Mais j’avais perdu la fibre de ce qui nous fait avancer dans ce boulot. À 35 ans, je voulais revenir à l’essentiel, fabriquer moi-même, raconte-t-il. Le vinaigre balsamique s’avère être le projet parfait, un lien fort et savoureux entre les caves, les tonneaux, les essences de bois et les assemblages.

Patience et temps long

C’est le début de la Balsamerie La Clandestine. Comment apprendre l’art du vinaigre ? Il n’existe aucune formation, aucune école. Ce n’est pas comme quand vous voulez lancer une pizzeria ! Il déniche des bouquins, arpente le web, télécharge des thèses sur la fermentation acétique, goûte, fait des rencontres précieuses. Il comprend qu’un bon balsamique demande beaucoup de temps… Et qu’il faut donc avoir autre chose à vendre avant. Il se lance donc aussi dans le vinaigre classique.

Il faut réaliser des travaux, de la maison et du futur atelier dans un bâtiment attenant. Trouver du vin (pour le vinaigre) et du jus de raisin (pour le balsamique). Les grosses boîtes utilisent souvent des surstocks, ou des vins déclassés, explique-t-il, mais, logiquement, pour faire un bon produit, il faut de la bonne matière première. Il faut aussi tester des recettes. Régler des problèmes administratifs, dans une filière minuscule et méconnue. Trouver des bouteilles et des étiquettes, en petites quantités. Tout est compliqué quand on fait ce genre de dinette !, se souvient Hervé Bollot.

Framboises, myrtilles et agrumes

En parallèle avec le lent affinage de son balsamique, le vinaigrier s’active aussi pour commercialiser ses vinaigres de fruits, prêts dès 2012. La matière première ? Des vins biologiques IGP Camargue, achetés à un vigneron d’Aigues-Mortes, un sauvignon blanc, très aromatique, frais, léger, et pour le rouge, un syrah, avec un peu de grenache ou de merlot.

Dans la cuverie chauffée, l’air pique les yeux. Hervé Bollot utilise une méthode traditionnelle et naturelle, dite orléanaise, basée sur un phénomène chimique simple : les bactéries acétiques, présentes dans l’air, se nourrissent d’alcool. Elles le dégradent pour le transformer en acide acétique et donc en vinaigre.

Il faut leur proposer un repas régulier, pour qu’elles travaillent, en surface du liquide ! Des fûts de chêne de 220 litres, ouverts et remplis aux 2/3, sont donc entreposés dans cette pièce à 26 °C. Une fois que le fût est en route, je travaille sur des rotations de quarante jours. Je prélève environ 20 % de vinaigre dans chaque fût, et je les remplis avec la même quantité de vin. Et c’est reparti pour un tour. C’est un peu le même principe que le levain ! Ensuite, le vinaigre passe dans des cuves en inox, fermées avec un chapeau flottant bien hermétique. La pièce est fraîche, les bactéries acétiques meurent et le vinaigre se stabilise.

Le futur vinaigre « à l’ancienne » part vieillir dans des fûts de chêne. Le reste file dans des dame-jeannes, pour macérer tranquillement avec 30 à 50 % de fruits, pour que le goût soit intense, et certainement pas d’arômes ou de concentrés : des framboises (cultivées en plein champ dans une commune voisine ; en Ardèche pour les bio), des myrtilles (Ardèche), de la chair et des zestes d’agrumes le plus possible français ou italiens (citron de Menton, de Sicile, pamplemousse rose de Corse),etc. S’en suivent la décantation, le collage avec de la bentonite, un type d’argile (une étape qui sert à obtenir un liquide plus limpide), la filtration et enfin l’embouteillage.

Du vinaigre indépendant

Résultat, des flacons qui n’ont rien à voir avec les bouteilles des rayons du supermarché. Les différences ? La qualité des ingrédients et la méthode, largement accélérée par les industriels. Le vieillissement, ça prend de la place et des mois : Je ne peux pas raccourcir le temps ! Ma méthode est longue. Mon process ne s’arrête jamais.

Aujourd’hui, Hervé Bollot vend toute sa production (environ 20 000 bouteilles de 25 cl par an) principalement à des chefs et à des épiceries fines, dans la région et au-delà. Seul pour tout faire, de la recherche des matières premières à la livraison, il vit de son entreprise. Je suis fier de voir les chefs cuisiner avec mes vinaigres ! Des souvenirs particuliers ? Oui, à l’Émulsion, un restaurant étoilé à Saint-Alban-de-Roche : Des ravioles de homard chaudes, servies sur mon balsamique vieux, gélifié et découpé en brunoise. Avec la chaleur, le balsamique fondait en bouche, apportant une touche d’acidité !

Bien sûr, le vinaigre est aussi un discret produit du quotidien, présent dans tous les placards… Mais pas assez connu et valorisé, selon le vinaigrier ! Voilà le défi : C’est compliqué de faire un vinaigre gustativement bon et culinairement pertinent… Utile à la fois pour déglacer un foie de volaille et faire une salade. C’est passionnant !

Written by Lucie de la Héronnière

Lucie de la Héronnière

Si Lucie était une friandise, ce serait une Féérique façon Ferrero Rocher. Ou l'une des joyeuses recettes de la junk food qu'elle a revues et corrigées avec Mélanie Guéret dans leur Super Supérette. Lucie est aussi journaliste spécialisée sur l'alimentation et la gastronomie et l'auteure de plusieurs livres de recettes publiés chez Tana Editions. Bref une gourmande qu'on vous recommande.

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Sur le terrain

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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