
Publié Mars 2026
Disparition trop ordinaire d’un éleveur laitier
Cette fois c’est terminé. Philippe Ridet peut ranger son matériel de traite et jeter son réveil. Le 5 septembre 2014, la liquidation judiciaire de son exploitation a officiellement été prononcée. Trop de difficultés à maintenir son paquebot fermier. L’Ile-de-France raye de sa carte un nouvel éleveur laitier. L’hécatombe fermière n’en finir donc jamais ?
Pourtant il y croyait Philippe. « C’est un rêve de gosse, une passion qui ne m’a jamais quitté : devenir éleveur laitier. Il y a 14 ans, je me suis installé à Allainville dans les Yvelines et me suis endetté pour une trentaine d’années. » Pour s’installer, construire un toit pour ses bêtes (pas pour lui, il vit toujours dans une caravane) et une fromagerie aux normes ultra- draconiennes, Philippe emprunte plusieurs centaines de milliers d’euros. C’est beaucoup. Trop sans doute. « C’est parfois dur mais je ne regrette pas, » confie-t-il en 2012, jonglant entre les traites des vaches et celles de ses banquiers.
Autour de lui, pourtant, c’est la dégringolade. La France perd en 10 ans 42% de ses exploitations laitières (entre 2000 et 2010). Le cours du lait chute, la fin des quotas laitiers s’annonce mais Philippe veut y croire. Vendre son lait à la laiterie ne permet pas aux petits éleveurs de s’en sortir ? Il choisit dès le départ de transformer l’intégralité du nectar de ses 75 vaches. « A partir de trois types de fermentation, le lait de la traite du matin-même, je propose une demi-douzaine de fromages différents. Je fabrique aussi des yaourts, de la faisselle, de la crème fraîche…»
« Avec moins de 150 éleveurs en Ile-de-France et des exploitations hors sol de plus en plus pharaoniques, il paraît que je suis aujourd’hui une espèce menacée. J’ai résisté à la crise de la vache folle, je passerai ce nouveau cap. » Ces déclarations optimistes, c’était en 2012, au moment où Philippe décide de faire appel à ses clients pour acheter la machine qui devait révolutionner son existence : la fabuleuse conditionneuse. Une bécane capable de remplir 700 yaourts par heure (soit 3 fois plus qu’à la main), de les fermer par thermoscellage (ce qui augmente leur conservation d’une semaine environ), de les dater et les étiqueter.

En quelques semaines, sur le site de Kisskissbankbank, le laitier le plus populaire des Ruches parisiennes réunit les 8100 euros escomptés. Le Département et la Région mettent sur la table 7400 euros, reste à en glaner 6000. Auprès de la famille ? Du côté de Philippe, n’y comptez pas. Ce sera donc auprès des banques qu’il faudra une fois encore s’adresser. Une paille quand on a un beau bilan à présenter au guichet. Une montagne quand le facteur préfère les papiers bleus aux cartes postales. « En fait, on m’a prêté trop ou pas assez.» Résultat, les banques plusieurs fois contactées refusent d’allouer les deniers. De fabuleuse conditionneuse, il n’y aura pas. Terminé le développement. Exit la bouffée d’oxygène dans une production déjà au taquet.
Philippe encaisse. Philippe se terre au lieu de hurler. Car chez ces gens-là on ne parle pas monsieur, on ne parle pas.
Alors, l’air de rien, l’éleveur continue de produire ses yaourts à la main, réussit à re-créer un Coulommiers fermier, assure ses nombreuses livraisons avec le sourire et répond immuablement « impeccable », quand on lui demande comment ça va. « Impeccable », ce doit être son mantra pour tenir le cap.
A la ferme, c’est une autre histoire, les dettes s’accumulent, les investissements deviennent impossibles. Quand une machine lâche, le produit doit s’arrêter. Terminé le lait pasteurisé. Il devait y avoir de nouveaux parfums pour les yaourts ? Pas de deniers pour financer les autorisations de mise sur le marché. Alors forcément le Pot au lait se fissure, tout ça commence à craquer. Et quand la crise en rajoute une louche (-25% de chiffres d’affaires cette année), ça devient mission impossible. « Moi je ne dis rien, je ne montre rien. Mais ça fait 14 ans que je galère. Cette fois, je lâche l’affaire. »
Le 5 septembre 2014, sommé par le tribunal de grande instance de Versailles, Philippe rend son tablier, son étable, sa fromagerie et ses 75 vaches.
Written by Hélène Binet
Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.






