
Publié Février 2026
Eleveurs sur la paille, cochons sur le béton
Hier matin, j’ai vu des cochons. Des cochons en plein air, dans une ferme de Normandie. Ils couraient, ils dormaient à l’ombre d’un pommier, ils mangeaient… comme des cochons. Leurs éleveurs semblaient sereins. Ils étaient quatre. Quatre pour 15 cochons, 4 vaches et 35 chèvres. Quatre sur 18 hectares à transformer leur lait en fromage, leurs cochons en rillettes, leurs céréales en pain. Le porc ? Il le valorise à 10 euros le kilo. Le lait ? À dix fois plus que le prix imposé par les laiteries. Ils étaient quatre à vivre bio et bien.
Hier soir, j’ai vu des cochons. Des cochons à la télévision. Des porcs bien gros et bien roses entassés sur des caillebotis en béton. Des animaux qui ne savent même pas que c’est l’été puisqu’on les tient toujours enfermés. Des bêtes que l’on traite et retraite aux hormones et aux antibio. Des bêtes que l’on mutile pour limiter leur agressivité. Des bêtes que l’on coupe en dés de jambon aux exhausteurs de goût. Des bêtes que l’on réduit à un débat de quelques centimes d’euros le kilo.
D’une chaîne de télé à l’autre, des cours de fermes aux ministères, la crise de l’élevage est dans toutes les bouches. Si l’on parle de coût, il n’y est jamais question de goût. Bizarrement, personne ne s’insurge contre ces tranches de jambon qui baignent dans l’eau, contre ces saucissons de gras, contre ces lardons qui fondent à la cuisson. Contre ces kilos de mauvaise viande inutile que l’on ingurgite chaque année. Mangez français qu’on vous dit, qu’importe la qualité.
Comme tout le monde est à la plage, on enterre également la question des algues vertes boostées au lisier de porc. On préfère garder ces mauvaises nouvelles pour la rentrée. Puisque Paris a les yeux tournés vers le ciel et le climat, on oublie aussi la pollution des eaux souterraines et des rivières par les élevages intensifs. Si les cochons pétaient au moins, ils pourraient être invités à la COP 21. Mais ce sont les vaches qui sont responsables des gaz à effet de serre. Un seul problème à la fois.
L’agriculture est en crise. La profession tente de la colmater avec quelques centimes, en sortant les billets pour s’acheter la paix. Jusqu’à quand ? S’il existait un psy de l’agriculture, il conseillerait sans doute d’autres pistes pour la surmonter. Il proposerait d’interroger les entrailles du monde agricole, d’aller chercher à comprendre les mécanismes de cette grande machine qui semble s’être emballée, de remonter l’histoire pour dénouer les noeuds de la mondialisation ou de la politique agricole commune, de repartir à zéro pour repartir tout court. Il faudrait sans doute des années pour y arriver mais au moins ça serait fait. Malheureusement Freud des champs n’existe pas.
La France compte 20 000 éleveurs de porcs. Parmi eux, certains tirent aujourd’hui leur épingle du jeu. Les plus gros ? Les plus intensifs ? Plutôt ceux qui ont vu passer les précédentes crises et pris d’autres chemins pour ne plus jamais y être confrontées. Ceux qui élèvent leurs bêtes en plein air. Ceux qui produisent moins et mieux. Ceux qui préservent nos sols et nos cours d’eau, ceux qui transforment de leurs mains leurs bêtes en boudins ou andouillettes. Ceux qui commercialisent en circuits courts. En faisant le choix de la vente directe, ils ont actionné un formidable levier : celui de fixer eux-mêmes leurs prix. Le prix de leur liberté.


