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Publié Mars 2026

Pur Projet : l’agriculture qui donne de l’air à la planète

93% des causes de la déforestation sont d’origine agricole, déplore la FAO. Depuis 2008, le mouvement Pur Projet tente d’inverser la tendance. Cinq millions d’arbres plantés à travers le monde permettent aux paysans de retrouver leur autonomie alimentaire tout en préservant la planète.

© Christian Lamontagne / Pur Projet
Réunion de concertation à la bougie dans un village Karen. © Christian Lamontagne / Pur Projet

Il est 20h dans le minuscule village de Huoy Pha, au Nord de la Thaïlande. Une vingtaine de fermiers s’assoient en tailleur sur le sol natté de la maison du chef du village. Dans le clair obscur de leurs lampes torches posées sur le sol, pieds nus, bonnet et veste polaire, ils viennent discuter de l’avenir de leurs champs.

C’est une femme qui lance le débat. Kun Dao du mouvement Pur Projet, un collectif qui soutient les petits agriculteurs dans la mise en oeuvre d’alternatives à la déforestation. Pendant près de deux heures, les discussions portent sur les performances de leurs nouvelles techniques agroforestières, sur les achats nécessaires à la communauté villageoise et sur les modes de financement possibles. On lève la main, on s’esclaffe, on négocie. A 22h, l’ordre du jour comme les participants est épuisé. Chacun repart dans sa maison de bois. La nuit est sombre et sonore.

 

60% de la déforestation trouve son origine directement dans notre consommation d’aliments carnés. On dé-foreste pour planter les cultures qui nourrissent le bétail. © Christian Lamontagne / Pur Projet
60% de la déforestation trouve son origine directement dans notre consommation d’aliments carnés. On dé-foreste pour planter les cultures qui nourrissent le bétail.
© Christian Lamontagne / Pur Projet

Nous sommes au coeur de la forêt, à une heure de mobylette de la première épicerie et pourtant, se rejoue ici le mauvais film de la déforestation. « Il y a quelques années, nous avons entendu parler de villages voisins qui plantaient du maïs, explique Sani, le chef du village. On a voulu tester nous aussi pour obtenir des revenus supplémentaires. »

Pendant un temps, les paysans se laissent amadouer par le boniment des semenciers. Ils coupent des arbres, plantent du maïs qu’ils vendent à l’industrie agro-alimentaire pour nourrir les poulets. Mais à l’heure des comptes, il n’y a plus grand monde pour tenir la calculette.  Problèmes de santé liés aux pesticides chez les uns, endettement chez les autres, érosion du sol partout. Il ne leur faut que quelques années pour se rendre compte que leurs paysages désormais scarifiés ne produisent pas autant que ce qu’on leur avait annoncé. Il faut les rapiécer.

 

Chacun des cinq programmes agricoles défend le même modèle : donner aux paysans les outils pour qu’ils puissent développer leur propre activité. Une logique d’entrepreunariat, pas de mécénat. © Christian Lamontagne / Pur Projet
Chacun des cinq programmes agricoles défend le même modèle : donner aux paysans les outils pour qu’ils puissent développer leur propre activité. Une logique d’entrepreunariat, pas de mécénat. © Christian Lamontagne / Pur Projet

Selon les régions, les points de suture varient. Dans cette enclave karen, (une minorité ethnique tibéto-birmane), les paysans choisissent de planter des arbres fruitiers au coeur de leurs parcelles de maïs : ananas, macadamia mais aussi du thé et du café. « Dans quelques années, on aura une forêt comestible, » s’enthousiasme l’un des fermiers. Pour cela, ils s’appuient sur la méthodologie définie par Pur Projet et bénéficient de financements spécifiques pour le faire.

En Thaïlande, le Roi prône depuis 1975 l’auto-suffisance. Objectif ? Produire localement de manière diversifiée et ainsi augmenter l’immunité sociale.

«Nous avons imaginé cinq modèles pour sortir les paysans de la spirale de la déforestation, explique Tristan Lecomte, fondateur du mouvement Pur Projet. Il y a le SRI, le système de riziculture intensive inventé à Madagascar dans les années 80 qui permet de cultiver du riz avec peu d’eau et sans produits chimiques. Mais aussi le rice ducking ou l’art d’inviter des canards pour labourer et amender le sol des rizières et enfin l’accès à l’auto-suffisance, l’agriculture sauvage ou l’agroforesterie. »

 

Pur Projet vend de l’air, pas du vent. Chaque arbre est fiché et fait l’objet d’un suivi personnalisé. Toutes les données sont collectées et analysées. « Cela nous permet de mesurer scientifiquement le taux de CO2 absorbé et d’identifier les pratiques agricoles écologiques les plus performantes. » © Christian Lamontagne / Pur Projet
Pur Projet vend de l’air, pas du vent. Chaque arbre est fiché et fait l’objet d’un suivi personnalisé. Toutes les données sont collectées et analysées. « Cela nous permet de mesurer scientifiquement le taux de CO2 absorbé et d’identifier les pratiques agricoles écologiques les plus performantes. » © Christian Lamontagne / Pur Projet

Pour définir ces différents modèles à la fois plus productifs et écologiques, Tristan, aussi à l’aise dans le monde des grandes entreprises que dans celui des chamanes, a créé sa propre ferme de 4 hectares en 2011 dans la région de Chiang Mai. L’idée ? En faire un projet pilote et tester de nouveaux programmes agronomiques. « Au départ, le sol était mort, nourri pendant 30 à 50 ans uniquement de riz, de soja et de produits chimiques, se souvient le quadragénaire. La terre était complètement asséchée par le manque d’ombrage et de couverture du sol. »  « On s’est dit qu’il fallait regarder la forêt et l’imiter, » explique Khun Anan, sorte de Pierre Rabhi local, moine pendant 7 ans et aujourd’hui à la tête d’une ONG locale partenaire de Pur Projet.

 

A la Pur Farm, on pratique aussi le maraîchage. © Christian Lamontagne / Pur Projet
A la Pur Farm, on pratique aussi le maraîchage. © Christian Lamontagne / Pur Projet

En quelques années, les villageois redonnent vie à ces terres en plantant 27 000 arbres et en imaginant trois nouveaux espaces de production : le riz comme base de l’alimentation et culture de rente, le jardin agroforestier où le maraîchage se mêle aux arbres et l’élevage fait de poules, de canards, de grenouilles et de cochons. Une réserve d’eau est creusée pour l’irrigation et les poissons. Enfin, la ferme compte aussi une pépinière pour préparer les 100 000 plants qui chaque année iront étendre leurs racines dans les champs thaïlandais à restaurer.

 

Tristan est de ceux qui s’y collent. Ceux qui souhaitent faire changer les consciences que l’on soit paysan dans la forêt primaire ou directeur général d’un groupe hôtelier. Il créé des ponts entre ces mondes en citant Lao Tseu : « Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres. » © Christian Lamontagne / Pur Projet
Tristan est de ceux qui s’y collent. Ceux qui souhaitent faire changer les consciences que l’on soit paysan dans la forêt primaire ou directeur général d’un groupe hôtelier. Il créé des ponts entre ces mondes en citant Lao Tseu : « Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres. » © Christian Lamontagne / Pur Projet

« Nous sommes des plombiers du changement climatique, des pompiers face à la déforestation, rappelle Tristan qui mesure bien l’ampleur de la tâche. Si nous voulions compenser l’empreinte carbone annuelle mondiale avec des arbres, nous devrions en planter 90 milliards par an. Avec Pur Projet, nous en sommes à peine à 5 millions en 8 ans. » Aussi, pour changer d’échelle, le passionné cherche à faire financer ces nouvelles activités agricoles par les grands groupes. « La plupart des entreprises sont riches mais souffrent d’un déficit d’images. Pour les petits paysans, c’est exactement l’inverse. C’est un échange de bons procédés que je leur propose. »

« On ne va pas changer d’échelle uniquement en mobilisant les entreprises. Nous devons aussi viser le coeur politique et le pouvoir financier de nos financiers, qui ont la capacité de nous faire changer de modèle. » Tristan Lecomte

Pur Projet est né sous l’impulsion de Tristan Lecomte, fondateur d’Alter Eco, entreprise pionnière du commerce équitable. Aujourd’hui, le réseau est composé de 50 organisations soit plus de 150 000 planteurs répartis dans 30 pays du Sud. © Christian Lamontagne / Pur Projet
Pur Projet est né sous l’impulsion de Tristan Lecomte, fondateur d’Alter Eco, entreprise pionnière du commerce équitable. Aujourd’hui, le réseau est composé de 50 organisations soit plus de 150 000 planteurs répartis dans 30 pays du Sud. © Christian Lamontagne / Pur Projet

Ainsi, Accor, Nespresso, Chanel, Caudalie et de nombreuses autres entreprises passent à la caisse, achètent des arbres et permettent à Khun Anan, Khun Sunan, Pi Tong, Sani et les centaines d’autres fermiers d’expérimenter une agriculture plus productive, plus autonome, plus libre aussi.

Lorsqu’on demande à Tristan s’il ne s’agit pas de greenwashing, il répond : « je ne vois pas d’autres solution que la non dualité pour rapprocher ces extrêmes, chercher sans relâche la complémentarité et la collaboration possible, construire des ponts même entre deux abîmes. » Et de conclure en éteignant son macbook et en soufflant sur la bougie de la ferme : « il faut savoir remettre en question les idées reçues, les préjugés. Analyser comme un médecin, se battre comme un soldat et prier comme un moine. »

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L’album-photos pour en savoir plus (cliquez sur la première image pour l’ouvrir).

Written by Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

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Sur le terrain

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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