
Publié Mars 2026
Cultures sans sol et sans reproches ?
Pour certains c’est la réponse idoine à la raréfaction des terres et aux sols pollués, pour d’autres une insulte au métier d’agriculteur. La culture hors sol divise. Pipettes versus grelinettes : Oui le blog compte les points.
Cultures suspendues, bâches plastiques à perte de vue, agriculteurs aux ongles propres, serres-cathédrales de 10 hectares : que vous soyez pour ou contre, difficile d’y échapper aujourd’hui. Les cultures hors sol sont partout et pas uniquement en Andalousie. 70% des tomates produites en France viennent de ce type de culture.

En hydroponie, les plantes doivent être surveillées en permanence au niveau de leur température, de la lumière, de leur pH et de leur teneur en sodium. Ambiance CHU !
On appelle ça l’hydroponie. L’idée vient du plat pays et de sa pénurie de terres. Après avoir cultivé sur des polders, les hollandais testent dans les années 1940/50 cette culture sans terre. Depuis, le procédé essaime partout. Comment ça fonctionne ? Le principe est de se passer de sol et de pouvoir cultiver ailleurs que dans des champs. Aussi, les semis sont invités à grandir sur différents substrats, de la laine de roche, de la fibre de coco et de plus en plus sur un film nutritif. Sur ce sac plastique bien épais, les racines des plantes s’étendent, s’emmêlent et finissent par former leur propre substrat. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Et qu’est-ce qu’elles mangent les plantes dans leur sac plastique ? Une solution liquide dans laquelle elles puisent en fonction de leurs besoins. Le breuvage tourne en circuit fermé et est régulièrement réalimenté en nutriments. Open bar pour les tomates et les concombres ! « L’hydroponie permet d’économiser entre 70 à 90 % d’eau par rapport aux cultures classiques, » explique Christine Aubry, ingénieur de recherches à l’INRA. Si certains précurseurs expérimentent la bioponie, c’est-à-dire la fabrication d’éléments fertilisants à partir d’engrais organiques, si l’aquaponie utilise les déjections de poissons pour fertiliser les plants de légumes, la très grande majorité de maraîchers font appel aux engrais de synthèse pour nourrir leurs hydrocultures.

La recette hydroponique classique mélange le plus souvent 6 minéraux de synthèse : azote, phosphore, potassium, magnésium, calcium, soufre mais aussi quelques oligo-éléments du genre fer, cuivre, manganèse, zinc ou molybdène. Pour la petite histoire, ce dernier fait l’objet de nombreuses interrogations. Indispensable à la vie des plantes, on en trouve partout dans la nature mais à très faibles doses. A l’inverse, sur les autres planètes, il est foisonnant. D’ici à penser qu’une météorite l’aurait apportée sur terre. On s’égare…
Question saveur ça donne quoi ? Globalement les cultures hors sol ont un goût de flotte. « Si elles ont moins de bouquet, explique Sylvain Chaillou, professeur de physiologie végétale à Agroparistech, c’est aussi parce qu’elles sont cultivées à une période de l’année où il y a moins de soleil. Au mois de janvier, chauffage et lumière artificielles n’arrivent pas à remplacer les effets des rayons du soleil. En revanche, quand les fraises hors sol poussent en plein champ au mois de mai (elles ne sont pas sous serre mais en plein air), comme c’est le cas à la ferme de Gally dans les Yvelines, le résultat est plutôt concluant. »

Mais Râ n’est pas le seul protagoniste de l’histoire, il y a aussi des raisons chimiques dans tout ça. En effet, les plantes hydroponiques reçoivent invariablement le même mélange NPK et consorts quelque soit leur stade de développement. Dans la nature en revanche, les plantes puisent dans le sol ce qu’il leur faut quand il leur faut. Dans les années 50 Coïc et Lesaint, les deux pontes de l’hydroponie testent la culture hors sol de précision. Tous les matins, ils relèvent l’état de la solution de leurs tomates protégées et réajustent pied par pied le breuvage en calcium et potassium, les deux substances agissant sur le mûrissement. Pour Sylvain Chaillou, le résultat de légumes nourris au biberon est époustouflant. « Je n’ai jamais mangé d’aussi bonnes tomates. »
Evidemment, ce qui est possible en labo ne l’est pas sur le terrain, d’autant plus que la culture hors sol est appréciée pour sa capacité à booster les rendements, en moyenne deux fois plus importants qu’en agriculture traditionnelle. Pour le bon goût du terroir donc, on repassera.

Et côté empreinte carbone, il est comment le bilan ? Si les cultures hydroponiques consomment un maximum d’énergie puisqu’elles sont souvent synonymes de serres chauffées (20% des charges de l’exploitation en moyenne). Si elles charrient des hectares de bâches plastique rarement recyclées, elles utilisent en moyenne 25% de produits phyto en moins que les cultures classiques. En effet, chaque fois qu’une plante est patraque, on la zigouille direct avec ses voisines pour que les maladies n’aient pas le temps de se propager.
On peut aussi faire fonctionner la chaîne alimentaire et inviter des insectes pour se charger de l’agresseur. Traquer la maladie est en hydroponie un exercice quotidien. Car en milieu clos, l’arrivée d’un champignon ne pardonne pas. En quelques heures, toute la culture peut y passer. D’ailleurs, dans certaines serres, le port de surchaussures est obligatoire, un peu comme dans un bloc opératoire.
Dans ce contexte de peu de traitements, certains hydroponiagriculteurs trouveraient logique d’être reconnus comme acteurs biologiques. Pour l’organisme de certification Ecocert, il n’en est pas question. « La culture hydroponique est en contradiction avec les grands principes définis dans le règlement européen de l’agriculture biologique (RCE 889/08) qui précise sans ambiguïté que le lien au sol est obligatoire. Les plantes doivent être essentiellement nourries par l’écosystème du sol. » Fin de la discussion.

Dernière question : peut-on tout cultiver en hydroponie ? « Pour que ce soit rentable il est préférable de cultiver des légumes-fruits (tomates, aubergines, poivrons, concombre etc.) et des légumes-feuilles (salade, epinard etc.), explique Anne-Cécile Daniel, ingénieure de recherche en Agriculture Urbaine. En revanche, cela ne présente aucun intérêt pour les légumes dits racines. »
« Par ailleurs, une lentille verte du Puy qui a poussé sur une roche volcanique, une pomme de terre de l’Ile de Ré, une noix de Grenoble ne pourront jamais être cultivés en hydroponie, leur terroir est trop spécifique », concède Sylvain Chaillou. Car au cœur de la terre, il y a plus que des ions NPK. Il y a aussi tous ces habitants du sol qui participent à la croissance des plantes. Et jusqu’à preuve du contraire, le lombric chimique n’a pas encore été inventé.
Vous voulez en savoir plus ? Retrouvez la vidéo de Jami.
Written by Hélène Binet
Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.


