
Publié Mars 2026
Des principes à la pratique : Ce que la vision agroalimentaire de l’UE fait bien – et ce qu’il manque encore.
En février 2025, la Commission européenne a publié sa très attendue Vision pour l’agriculture et l’alimentation — une proposition stratégique définissant comment le système agroalimentaire européen devrait évoluer d’ici 2040. Cette Vision fixe le cap des prochaines réformes de la Politique Agricole Commune (PAC) et se veut une feuille de route pour orienter les décisions liées à l’agriculture, la production alimentaire et la durabilité dans toute l’Union.
Chez CrowdFarming, nous partageons plusieurs ambitions énoncées dans ce texte : favoriser le renouvellement générationnel en agriculture, renforcer l’autonomie stratégique, valoriser les services écosystémiques et promouvoir un modèle agroalimentaire plus juste et résilient. Mais une vision, par définition, n’est qu’une direction. Ce qui compte, c’est sa mise en œuvre — et les critères choisis pour l’évaluer.
Ce que la Vision européenne fait bien – et ce qu’elle omet
IFOAM Organics Europe a salué cette Vision, notamment la reconnaissance de l’agriculture biologique comme un modèle de référence pour attirer les jeunes générations et récompenser les contributions environnementales. Selon eux :
“Nous sommes heureux de constater que la jeune génération est attirée par ce que le bio a à offrir : des avantages sociaux et environnementaux, ainsi qu’un marché en croissance, et que la Vision reconnaît que les agriculteurs bio doivent être justement rémunérés par la PAC pour leur rôle dans la protection des services écosystémiques.”
Nous sommes d’accord : l’avenir de la PAC doit récompenser les résultats concrets, pas seulement les engagements. Ce que la Vision ne précise pas, c’est comment les progrès seront mesurés pour garantir une répartition équitable des soutiens. On y parle de pratiques “positives pour la nature” et “agroécologiques”, mais sans méthodologie claire pour évaluer leur réel impact sur la santé des écosystèmes.
Pourquoi CrowdFarming a signé la réponse de l’EARA
Le 6 février 2025, un groupe d’agriculteurs pionniers, d’entreprises — dont CrowdFarming — et d’organisations de la société civile s’est réuni à Bruxelles pour rédiger une réponse collective à la Vision de la Commission. Le document final, coordonné par EARA (European Alliances for Regenerative Agriculture), propose des mesures concrètes pour passer des intentions à l’action.
Nous avons rejoint cette initiative car, au-delà de notre alignement global, elle défend deux principes essentiels à nos yeux :
1. Des résultats plutôt que des pratiques prescrites
Les agriculteurs ne devraient pas être rémunérés simplement pour cocher des cases. Ils doivent être soutenus pour produire de la nourriture de manière démontrablement bénéfique pour l’écosystème. Un consensus scientifique croissant montre que les pratiques biologiques et régénératrices peuvent contribuer à restaurer la fertilité des sols, à améliorer la biodiversité et à renforcer la rétention d’eau — rendant les exploitations plus résilientes face aux aléas climatiques.
Chez CrowdFarming, nous travaillons déjà de cette manière. Nous mesurons les résultats concrets sur le terrain avec les 58 fermes de notre Programme d’Agriculture Régénérative. En 2024, les 12 premières fermes ont enregistré en moyenne une amélioration de 25 % sur des indicateurs clés : santé des sols, rétention d’eau et biodiversité.
Mais cette évaluation des résultats est encore coûteuse et chronophage. Elle demande un engagement fort — de la part des agriculteurs comme de notre équipe — et est actuellement financée à 100 % par CrowdFarming, dans le cadre de notre initiative 1% for the Soil.
2. Un accès simple et homogène au suivi des résultats
Pour les petites et moyennes exploitations en particulier, la surcharge administrative est un frein à la transition.
La réponse de l’EARA propose des solutions concrètes pour mesurer les résultats sans paperasse excessive. Elle montre comment deux indicateurs simples — l’activité photosynthétique et le couvert végétal — peuvent être utilisés pour évaluer de manière économique l’impact environnemental d’une ferme. Ces données peuvent déjà être mesurées par satellite, et des projets pilotes en Europe montrent un lien fort entre ces indicateurs et l’amélioration de la productivité, de la biodiversité et des cycles de l’eau.
Un système de suivi européen commun, réaliste, évolutif et utile pour les agriculteurs rendrait l’accès aux fonds publics (comme les paiements de la PAC) plus équitable. Il permettrait aussi aux agriculteurs d’utiliser ces données pour mieux gérer leurs terres et se comparer entre pairs à l’échelle européenne — favorisant ainsi l’apprentissage collaboratif.
Simplifier, oui — mais pas au détriment de l’action climatique
En réponse aux demandes récurrentes de simplification administrative, la Commission européenne a, quelques semaines après la publication de la Vision, proposé un nouveau paquet de mesures pour alléger les obligations réglementaires liées à la durabilité. Ces mesures visent à réduire les coûts administratifs de 6,3 milliards d’euros et à libérer jusqu’à 50 milliards d’euros de capacité d’investissement.
Sur le papier, c’est une bonne nouvelle : moins de paperasse, surtout pour les PME, et plus de marge de manœuvre pour les agriculteurs. Mais des experts alertent sur les effets secondaires. João Roseiro, Directeur de l’agronomie Europe chez SLM Partners, écrit :
“Oui à la simplification, mais pas au ralentissement. Ce virage pourrait réduire la transparence et retarder l’adoption de pratiques agricoles régénératives et intelligentes face au climat.”
Nous sommes du même avis. Simplifier l’accès au soutien, oui. Mais affaiblir la transparence ou retarder le reporting climatique crée des angles morts — et risque de privilégier les pratiques du statu quo au détriment de la transition. Comme le rappelle la réponse de l’EARA : simplifier ne doit pas signifier baisser les ambitions environnementales.
Le bon équilibre entre durabilité et productivité – sur les fermes comme en politique

Chez CrowdFarming, nous collaborons avec des centaines d’agriculteurs biologiques à travers l’Europe qui prouvent déjà qu’il est possible de concilier durabilité et productivité. Ils produisent des aliments de qualité avec peu d’intrants externes, tout en régénérant les sols, la biodiversité et les ressources en eau.
Ce dont ils ont besoin maintenant, c’est d’un cadre politique qui récompense les résultats, pas les promesses. Qui protège ceux qui investissent déjà dans de meilleures pratiques — et aide les autres à les rejoindre. Qui mise sur le partage de connaissances entre pairs. Et qui fonde un nouveau modèle économique sur la régénération des écosystèmes, et non leur extraction.
La Vision, et la future réforme de la PAC, sont des opportunités pour opérer ce changement.
Mais cela n’arrivera que si l’ambition est à la hauteur du discours.
Nous construisons déjà ce changement depuis le terrain. Reste à savoir si les politiques suivront.
Written by Cristina Domecq
Cristina Domecq est Responsable de l'Impact chez CrowdFarming. Elle intervient là où se rejoignent les décisions stratégiques, le travail de terrain et les débats de société, convaincue que les solutions pour réparer le système alimentaire se trouvent à cette intersection. Son objectif est de susciter un changement de comportement durable — une mission qui n'est possible que si les agriculteurs et les consommateurs s'impliquent pleinement.


