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Société

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Publié Mars 2026

Lait maternel contre lait artificiel : à quel sein se vouer ?

Allaiter ? Je n’y avais jamais pensé. Peut-être parce que je suis célibataire et sans enfants. Et que je suis un homme. Pourtant le Plan National Nutrition Santé déplore que l’allaitement soit trop rare, et souvent trop bref, tout en rappelant que les « recherches scientifiques prouvent son indéniable supériorité ». Pour essayer de comprendre j’ai contacté Claude Didierjean, auteure de nombreux ouvrages sur le sujet. Elle m’a donné rendez-vous en banlieue parisienne dans une réunion de la Leche League, une association qui informe et soutient celles qui donnent le sein. Une quinzaine de femmes étaient présentes. Elles m’ont bien informé, et beaucoup soutenu.

Claude Didierjean, militante pour l'allaitement maternel.
Claude Didierjean, animatrice de la Leche League.

 

Quel point commun entre un cochon, une chauve-souris, une baleine, un tatou géant et vous-même ? Le lait bien sûr, la première nourriture de votre vie ! Le lait de votre mère, normalement. Du moins, c’est bien ainsi qu’étaient nourris les bébés depuis la Préhistoire, jusqu’au Moyen-Âge, quand des superstitions apparurent : on commençait à penser que l’allaitement maternel était néfaste pour l’enfant, déshonorant ou stérilisant pour la mère. Les familles nobles, qui pouvaient se le permettre, confiaient le soin d’allaiter à des nourrices professionnelles. Ce commerce de poitrines atteint son apogée au XIXe siècle, avec de piètres résultats, le taux de mortalité infantile pouvant approcher 70% chez les enfants « placés ». Consciente du problème, la médecine préconise alors de nourrir les enfants à domicile, mais contribue encore à la diffusion des peurs et des croyances médiévales.

Le plus souvent, les bébés seront nourris avec du lait animal, non transformé, frelaté, mal conservé, à travers des biberons douteux. La mortalité infantile stagnera, jusqu’à la diffusion des mesures d’hygiène et l’invention du lait artificiel. D’ailleurs, d’où vient-il ce lait artificiel ? La première recette date de 1867, et nous la devons à Justus von Liebig (oui oui, le créateur de l’entreprise Liebig). Ce produit sera perfectionnée la même année par Henri Nestlé (oui oui…). Les ventes décollent et atteignent des sommets après 1945, quand le biberon est synonyme de modernité. Dans les années 1960, l’allaitement maternel ne concerne plus que 30% des nourrissons. C’est le triomphe d’une puériculture axée sur les poids et les mesures, où les aliments sont comptés au milligramme prêt.

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Jusque dans les années 1970, on considère généralement les seins comme une insulte de la Nature faite aux femmes (ou tout du moins, une gêne pour la course à pied). Simone de Beauvoir décrit l’allaitement comme « une servitude épuisante ». Ce féminisme égalitaire sera repris par Elisabeth Badinther, qui accuse la Leche League de réduire la femme à « une femelle chimpanzé ».

Claude Didierjean, pourtant, n’a pas l’impression d’être une guenon : « Des féminismes il y en a de plusieurs sortes. Pour elles, la maternité est un esclavage. Elles seront contentes le jour de l’utérus artificiel. Je me revendique du féminisme différentialiste, ou essentialiste. Pour nous, ce qui est spécifiquement féminin est une force. » Avant de m’expliquer qu’il est possible d’allaiter tout en restant active, et que l’enfant diversifie de toutes façons sa nourriture à partir de 6 mois. « Dans les derniers mois, mon troisième enfant ne tétait que quelques secondes, le matin au réveil. On vit très bien comme ça ! » N’empêche que l’allaitement maternel reste assez mécompris, au point que certaines femmes éprouvent le besoin de se réunir pour en parler, et se soutenir mutuellement.

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Toutes venaient chercher quelque chose de différent à cette réunion de la Leche league. Ne pas se sentir seule, transmettre son expérience, poser une question précise… Il faut dire que l’allaitement, c’est une aventure. « Je n’arrivais pas à le faire téter à gauche, alors j’avais comme un pamplemousse de ce côté, j’avais peur que ça explose », remarque l’une.  « Il m’a déjà mordu, et les dents du haut vont arriver », s’inquiète une autre. « Moi, le lait sort trop vite et l’autre jour je l’ai presque étouffé », commente une troisième. Mais Claude ne se laisse pas déstabiliser, elle a réponse à tout : « Justement, le prochain numéro de notre revue s’appelle Trop de lait, trop vite et trop fort. »

Encore une fois, l’allaitement marque une rupture générationnelle. Une femme témoigne : « Il ne faut pas se fier aux conseils des grands-mères, qui ont connu d’énormes échecs en terme d’allaitement. Aux premiers pleurs elles vont te dire que le bébé a faim. Si tu lui donnes le sein, elles vont te dire que c’est trop, que tu vas en faire un capricieux. C’est très déstabilisant. »

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Il faut bien comprendre que l’allaitement n’est pas un caprice individuel : c’est un enjeu de santé publique. Plus il est pratiqué longtemps, plus les effets positifs se feront sentir sur la santé de l’enfant. À court terme, l’allaitement protège des infections, des maladies ORL, des troubles gastriques ainsi que de l’obésité infantile, tout en stimulant le développement cérébral 1 (au point, peut être, de prévenir l’autisme 2). Sur le long terme, une fois l’enfant devenu adulte, l’allaitement diminue les risques de cancer, de diabète, de maladies cardiovasculaire, et serait même efficace pour prévenir la dépression 3. Tous ces effets bénéfiques, s’ils sont bien réels, sont souvent légers, et ne doivent pas occulter les autres facteurs qui peuvent les contrebalancer. Bref, si comme moi vous n’avez pas bénéficié du lait maternel, rassurez vous, vous n’êtes pas nécessairement condamné à une mort lente et douloureuse. Mais ce n’est pas tout, car l’allaitement est aussi bénéfique pour la mère ! Il lui permet de perdre du poids sainement et rapidement après l’accouchement, tout en diminuant le risque de cancer de l’ovaire ou du sein. Rajoutez à cela que l’allaitement déclenche une tempête hormonale qui renforce naturellement les liens entre la mère et l’enfant 4.

Bref, le lait maternel est magique, et reproduire sa formule exacte s’avère presque impossible, ou bien trop cher. La copie n’égale pas l’original. C’est pourquoi l’OMS préconise, depuis les années 1980, un allaitement exclusif jusqu’à six mois – mais l’OMS est peut être noyauté par des phallocrates hirsutes, méfions-nous… Déjà dans les années 1970, le mouvement écologiste prônait un certain retour au naturel, et le taux d’allaitement commençait à augmenter. Dans les années 1990, il stagnait autour de 50%. Au début des années 2000, l’allaitement gagne à nouveau du terrain sous l’effet conjugué d’Internet, des actions de santé publique, et de la méfiance croissante face à la nourriture industrielle (le scandale de lait frelaté, ou l’aluminium retrouvé dans certaines poudres ne plaident pas en leur faveur). Aujourd’hui, le taux d’allaitement est proche de 70%.

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S’il séduit de plus en plus, ce n’est pas seulement pour des raisons de santé mais aussi pour des raisons pratiques. Plus besoin de doser les poudres, chauffer le lait, nettoyer les biberons… Le lait maternel est toujours disponible, même la nuit sans que l’on ait à se réveiller. Il est prouvé que les bébés allaités pleurent moins, car non seulement l’acte de téter est analgésique en lui même (d’où l’utilisation des tétines en substitut), mais le lait maternel contient également plusieurs substances apaisantes – dont l’opiorphine, qui serait aussi voire plus efficace que la morphine. Enfin, il présente un dernier avantage : il est complètement gratuit. Car le lait en poudre reste une affaire juteuse mais absurde, symptomatique du système marchand, qui chaque année vend 1,9 million de tonnes d’un produit complètement inutile5. Ce n’est peut être pas un hasard si les principaux pays producteurs en Europe (la France et l’Irlande) sont aussi aussi ceux où les taux d’allaitement sont les plus bas.

Claude me raccompagna jusqu’ à la gare. Sur le quai, en attendant le train, j’eus envie d’une compote de pomme, et sans comprendre la tétais rageusement.

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1) Mère et enfant profitent de l’allaitement, Le Figaro, 14 septembre 2012 – http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/09/14/19049-mere-enfant-profitent-lallaitement

2) Breastfeeding possible deterrent to autism, Science Daily, 6 novembre 2013 – http://www.sciencedaily.com/releases/2013/11/131106202408.htm

3) Santé et dépression: l’allaitement serait efficace pour prévenir, plus tard, la dépression chez l’adulte, Huffington Post, 10 septembre 2012 – http://quebec.huffingtonpost.ca/2012/09/10/allaitement-depression_n_1870948.html

4) Breast-Feeding Is Important to Mother-Baby Bonding, TIME, 7 decembre 2011 – http://content.time.com/time/specials/packages/article/0,28804,2101344_2101158_2101155,00.html

5) Selon l’OMS, entre 1% et 5% des femmes occidentales seulement ne produiraient pas (ou pas assez) de lait. Ce taux serait encore plus bas dans les société non-occidentales.

Written by Benjamin Vincent

Benjamin Vincent

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.

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