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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Aux portes de Paris : le plus grand laboratoire communautaire de biotechnologies d’Europe.

Nuit noire, on erre à tâtons, sous les grosses pattes du périphérique qui zigzague entre les hangars de Vitry-sur-Seine. On cherche notre chemin… Je suis au téléphone avec Thomas. Il me dit : « Une fois à la station service, tu prends le portail blanc à droite. Tu longes la voie ferrée, à côté du bâtiment abandonné. Et tu prends le troisième escalier sur la droite. On est à la cave. » Non, cet article ne porte pas sur fabrication des méta-amphétamines ni sur le trafic d’armes. Car dans la cave du troisième escalier sur la droite, on trouve un laboratoire communautaire de recherche en biotechnologies qui pourrait bien changer votre vie demain.

 

L'entrée du laboratoire (si si... sérieusement...)
L’entrée du laboratoire (si si… sérieusement…)

Quand on me parle de laboratoire de recherche, j’imagine une mer de faïence éclatante où des scientifiques en blouses blanches ont des discussions aussi aseptisées que le fond de leurs tubes à essais. Un peu comme les images d’Epinal que l’on peut trouver sur Internet. Tenez, je vous en ai sorti une pour l’exemple, juste en dessous.

Il faut savoir que le laboratoire dont nous parlons ici n’a rien, mais alors RIEN à voir avec cette description. Dans la cave nous sommes accueillis par des jeunes en majorité, certains encore étudiants, d’autres déjà entrepreneurs. C’est la soirée portes-ouvertes du jeudi : on boit des bières sur des canapés défoncés, entre les amoncellements de vieilleries électroniques qui rouillent jusqu’au plafond. On pourrait aussi bien se croire  chez les Lone Gunmen de X-Files que dans un vide-grenier de la Silicon-Valley. Jugez par vous même en voyant l’album photo de notre visite.

Selon Getty Image : "Research scientists looking at paperwork on clipboard"
Selon Getty Image : « Research scientists looking at paperwork on clipboard »

Allez, on rentre… C’est Emmanuel qui me parle en premier. Il est informaticien de formation.

Il me dit : « Ici, c’est La Paillasse, une association de loi 1901 autour de laquelle gravite une communauté. Avoir une structure déclarée nous permet d’être mieux reconnus et d’obtenir des dons de matériel. »

Des dons de matériel ? Donc tout le fatras qu’on voit n’est pas volé ?

« On sait que dans l’alimentaire, il y a beaucoup de gâchis, mais on sait moins que dans la recherche c’est la même chose. Une machine peut coûter plusieurs milliers d’euros. Certaines sont en état de fonctionnement et l’Etat paye pour les détruire. Nous, on les récupère et on leur donne une seconde vie. »

Et toi, au sein de La Paillasse, tu fais quoi ?

« Je suis arrivé récemment. Je travaille pour la campagne des bio-chineurs. On a déjà cartographié plusieurs milliers d’unités de recherche en France qui pourraient nous donner du matériel. »

Thomas (fondateur de La Paillasse), et Tito (co-fondateur de Bio-Curious, un hackerspace dédié aux biotechnologies à côté de San-Francisco)
Thomas (fondateur de La Paillasse), et Tito (co-fondateur de Bio-Curious, un hackerspace dédié aux biotechnologies à côté de San-Francisco)

Puis vient Thomas, étudiant de 28 ans passant sa thèse en bio-synthétique. Le fondateur de La Paillasse, c’est lui. Ébouriffant.

« La Paillasse est née de frustrations personnelles, en 2009. Je commençais ma thèse de doctorat. Ce n’était pas l’environnement idéal pour s’épanouir hors des gonds traditionnels. Il faut se justifier tout le temps, et si tu veux de la créativité, c’est très limité. Il y a des murs institutionnels entre les disciplines et les milieux. Je voulais créer un laboratoire gratuit où on laisserait les gens s’exprimer. »

A partir de là, tout s’enchaîne plus vite qu’une oxydoréduction. Thomas fait la connaissance du TMP Lab, le plus vieux groupement de hackers à Paris (très axé informatique et électronique). Pour lui, c’est la révélation : « Je veux faire ce que vous faites, mais pour la biologie. » De cette rencontre nait un précipité lumineux et caustique : La Paillasse. En place depuis mars 2012, l’association comptait alors une dizaine de membres. Aujourd’hui, il y en a une cinquantaine, venus d’horizons très divers : scientifiques, sociologues, designers, etc. Thomas me confie même que des artistes ont rejoint le groupe. L’un d’eux souhaiterait associer l’impression-3D avec le principe de corrosion sur matières organiques afin d’obtenir des sculptures. Thomas m’explique : « N’importe qui peut être membre. Si tu as un projet, tu as les clefs du laboratoire en libre service. Ici nous avons des valeurs fortes, comme l’open-source et le contre-pouvoir citoyen. »

paillasse, nom commun féminin, /pa.jas/ : Plan de travail dans un laboratoire de biologie, de chimie, etc., dans un atelier ou une cuisine
Paillasse, nom commun féminin, /pa.jas/ : plan de travail dans un laboratoire de biologie, de chimie, etc., dans un atelier ou une cuisine

Après avoir compris tout ça, on se pose forcément une question… ça marche, le biohacking ?

Ni-une ni-deux, Thomas bondit et me présente fièrement une boite de pétri apparemment bondée de moisi. C’est super Thomas… mais c’est quoi ?

« Ce sont des bactéries qui produisent des pigments qui permettent de créer de l’encre ; tu peux donc utiliser ton stylo indéfiniment sans jamais acheter de cartouches. On va commercialiser cette technologie et on ne déposera pas de brevets dessus, selon l’esprit de l’open-source cher à La Paillasse. On a aussi développé un transilluminateur qui coûte cent fois moins cher qu’un appareil commercial. Et puis on a mis au point une technique d’analyse ADN qui ne coûte que 3€. On appelle ça le DNA quick and dirty bar coding. C’est tellement simple qu’on organise des ateliers ouverts au public pour leur expliquer comment le faire. »

Loïc, un géant à la moustache proustienne, fouille une boite de circuits imprimés juste à côté de nous : « je travaille sur un projet de groupe. On essaye de créer un bioréacteur pour moins de 500€ alors que dans le commerce, ils coûtent au minimum 15 000€. »

 

Loïc, bio-informaticien de formation, bio-hacker de vocation.
Loïc, bio-informaticien de formation, bio-hacker de vocation.

Et si finalement, La Paillasse était bien plus qu’un laboratoire de biotechnologies ? Par exemple un laboratoire pour une société plus ouverte où la science est comprise comme étant une force émancipatrice, une discipline contestataire, et où la liberté de chacun étend celle des autres à l’infini ?

« J’suis grave heureux », me dit Thomas. « La mairie a très vite compris la puissance du projet. D’ici quelques mois, nous serons installés au cœur de Paris, et nous serons le plus grand laboratoire de biohackers au monde. »

N’espérez pas trouver le dernier Harry Potter par ici...
N’espérez pas trouver le dernier Harry Potter par ici…

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Pour voir l’album photo de notre visite à La Paillasse, cliquez-ici.

 

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Written by Benjamin Vincent

Benjamin Vincent

Sa première nouvelle rédigée à 15 ans ? Autobiographie d'une gazinière. Depuis, Benjamin, le benjamin des contributeurs de ce blog, adore écrire des histoires et invite dans ses récits détectives privés et reporters de l'extrême. Si ses personnages ont rarement existé, ses articles racontent pourtant la vérité.

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Sur le terrain

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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