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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Épicerie fermière ambulante : le circuit court beau comme un camion

Chaîne élémentaire

On n’est jamais mieux distribué que par soi-même. Pour assurer leurs débouchés en temps de crise, des producteurs d’Occitanie ont monté leur propre réseau. Leur chaîne de solidarité nourrie au bénévolat et à la débrouillardise entend bien court-circuiter la grande distribution.

Posé sur un rebord de fenêtre, un smartphone diffuse la matinale d’une radio publique, bricolée à partir d’interviews d’experts dans leur salon. Un rayon de soleil se faufile dans la fromagerie et illumine un mur habillé de bois clair. C’est tout neuf, on a ouvert il y a deux semaines, explique Denise, en emballant soigneusement un fromage frais sur le comptoir de l’espace de vente. L’éleveuse marque un temps d’arrêt : C’est fou, ça fait quatre ans qu’on se prépare, et au moment où on se lance, il n’y a plus de marché ! Le ton est étonnamment léger, et pour cause : le carnet de commandes posé devant elle est plein. Dès la deuxième semaine de confinement, une épicerie ambulante s’est mise en place pour relier producteurs et consommateurs de cette vallée du sud de l’Aude, au pied des Pyrénées. À l’initiative du syndicat agricole la Confédération paysanne, c’est tout une chaîne de solidarité qui s’est mise en place pour épauler les paysans ayant fait le choix des circuits courts.

Une nouvelle ère glacière

Pour Denise et son compagnon Cyril, ces commandes supplémentaires sont une bénédiction, alors que leurs 40 brebis corses sont en plein pic de lactation. L’épicerie représente la moitié des ventes, l’autre moitié de la production finissant sous les dents des habitants de Festes-et-Saint-André. C’est aussi une manière de se faire un nom en dehors du village, assure Denise. Après le confinement, quand on ira sur les marchés, les gens nous connaîtront. Effectivement, toute la vallée y passe : Voilà, j’ai terminé Quirbajou. Maintenant Sainte-Colombe ! souffle l’éleveuse, qui répartit les commandes par village. Je vais mettre une heure et demie pour emballer, mais je ne veux pas le faire la veille, pour que les fromages ne passent pas une nuit dans le papier. Ah, il y a Luc-sur-Aude aussi cette semaine ! La commande du jour contient 200 yaourts et 100 fromages frais, parfois saupoudrés de poivre ou d’herbes. Denise, sur le pont depuis la traite de 6 heures, accélère la cadence. Je ne sais même pas si j’aurai assez de glacières ! Et puis la semaine dernière, je n’ai pas fait d’erreur en emballant, mais là, je ne suis pas réveillée du tout…

9 h 52, la dernière glacière, pleine à craquer, est chargée dans la voiture. Direction Couiza, en fond de vallée, le point de ralliement des producteurs. Sous les cerisiers en fleur, le parking des Jardins de la Haute-Vallée est bondé. Olivier, le directeur de cet atelier coopératif de transformation, est à la manœuvre sur son chariot élévateur, entre les véhicules du boulanger, de l’éleveur bovin et de la vigneronne. Il met à disposition son hangar et prend sur son temps libre pour réceptionner et redistribuer la marchandise. Saucisses d’agneau, pots de miel ou chutneys d’oignon sont rassemblés par village et chargés dans les coffres de quelques producteurs, qui assureront eux-mêmes la livraison. Dans chaque village, des référents bénévoles se chargeront ensuite d’organiser la distribution des produits aux habitants, et de prendre les commandes de la semaine suivante. Le ballet des cagettes s’organise tant bien que mal. Le volume est deux fois plus important que la semaine précédente, lors de la première distribution. Il y a inévitablement quelques ratés. Merci de votre compréhension et de votre indulgence, lance Béatrice à quelques producteurs regroupés autour d’elle. Liste des commandes en main, la bénévole semble à bout de souffle. C’est nous qui vous remercions, la rassure Magali, la maraîchère. Vous faites déjà tellement pour nous.

On s’est retrouvés en pleine mer, accrochés à des planches, avec l’objectif de construire un bateau.

L’association de Béatrice, la Musette, s’est portée volontaire pour fournir le cadre légal et logistique à l’épicerie, forte de son expérience de groupement d’achat : Avec deux autres bénévoles, Fanette et Hélène, nous avons apporté des outils, dont des tableurs, pour simplifier les commandes. L’association centralise tout l’argent des livraisons, payées par chèque, et fera les premiers versements aux producteurs cette semaine. Ça va tellement vite ! assure Béatrice, pour qui la fatigue commence à se faire sentir. Je n’ai pas touché terre depuis trois semaines, on a tous mis nos vies de côté pour faire ça. On s’est retrouvés en pleine mer, accrochés à des planches, avec l’objectif de construire un bateau. En deuxième semaine, on commence à être sur un radeau un peu plus confortable, et à la fin on aura un beau bateau ! Avec comme cap un idéal dont personne ici n’osait rêver avant le confinement : On démontre que le circuit court de proximité est possible ! L’épicerie touche plein de gens, dans des villages reculés, qui n’auraient pas eu accès à ces produits en temps normaux.

L’heure est pour le moment à la livraison. Le camion de Magali, après un crochet par deux villages, arrive vers midi à Limoux, à la limite nord de la vallée. Devant la Maison paysanne, qui rassemble les associations locales de soutien à l’agriculture durable, deux tables ont été dressées : une avec un flacon de gel hydroalcoolique, l’autre avec un grand tableau détaillant les 20 commandes du jour, et un présentoir pour déposer les chèques. Manu, salariée de Nature et Progrès et bénévole pour l’occasion, aide à décharger les caisses de légumes. On entend l’Aude frissonner dans son grand lit, le soleil est au zénith alors que les premiers Limouxins arrivent, panier en main. La queue se forme rapidement, il faut recomposer les commandes sur place, un travail de fourmi auquel s’attelle Christian, un autre bénévole. Dans la file, un monsieur, la cinquantaine, l’accent bien marqué, assure venir pour la première fois. Je ne connais pas les producteurs, ce sont des amis qui nous ont indiqué cette épicerie. Il va falloir changer nos habitudes de consommation, avec le corona on voit bien qu’on ne produit presque plus rien chez nous. Il repartira vingt minutes plus tard avec une botte d’asperges, une cagette de légumes et un pain complet sur le sachet duquel Maëva, la boulangère, a dessiné un petit cœur.

Une ombre au tableur

À Saint-Polycarpe, j’ai trois commandes, mais comme partout, ça augmente, il y en aura davantage la semaine prochaine, explique Olivier, en chargeant son coffre devant la Maison paysanne pour approvisionner son village. Salarié de la Confédération paysanne de l’Aude, c’est lui qui a piloté l’installation de l’épicerie, sans imaginer qu’elle aurait un tel succès. On était partis sur 30 clients, et là il y a déjà plus de 100 foyers. On est passés de 3 000 euros de commandes, la première semaine, à plus de 7 000 euros ! On pense déjà à changer de modèle, car les tableurs de la Musette ne sont plus appropriés pour un tel volume. Pour prendre les commandes en ligne, l’équipe de coordination étudie la possibilité de passer par une application. Des gens nous ont dit : ce serait bien que ça se maintienne sur le long terme. Pour les producteurs de la vallée, l’odyssée ne fait que commencer.

Written by Aurélien Culat

Aurélien Culat

Journaliste de la transition, passionné par les super-héros du quotidien qui inventent aujourd’hui le monde de demain. Egalement humain en transition, gardien de semences, militant de l’alimentation bonne, propre et juste.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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