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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Le lin, mode et haute culture

Quelle est la première région productrice de lin textile au monde ? La Normandie, et le pays de Caux en particulier. Cette fibre naturelle vieille de 12 000 ans ne représente qu’1 % du tissu mondial, loin derrière le coton et la soie, mais est largement plus écologique. Et si le lin était la prochaine culture à la mode ?

Jacques Follet, liniculteur en Seine-Maritime

Jacques Follet s’approche d’une grosse balle de lin et en tire une longue fibre. Il la secoue, coincée entre le pouce et l’index. De petits bouts de paille virevoltent et diffusent en tombant de petits éclats lumineux dans l’ombre de la grange. Je viens de séparer la paille de la fillasse, explique-t-il en lissant le filament brut argenté.

Jacques Follet est liniculteur aux Prés d’Artemare, à Saint-Vaast-Dieppedalle. Cette commune de Seine-Maritime se situe au cœur du Pays de Caux, terroir historique de la production de lin textile. Les falaises de calcaire ne sont qu’à quelques encablures. Au pays de l’herbe, toutes les conditions sont réunies pour cette culture particulière : le climat tempéré et le sol acide de cette bande littorale qui s’étend de Caen à Amsterdam où se concentrent près de 80 % des 8500 exploitations. Face au vent, la fibre de lin plie, se couche éventuellement, mais ne rompt pas.

En cette mi-avril, on espérait apercevoir les semis, période qui s’étale entre mars et avril, mais c’est peine perdue : il y a eu trop de pluie. Il faut semer sur une terre dite amoureuse, poétise l’agriculteur, c’est-à-dire fine, mais pas trop. Installée en terre, la tige de lin grandit jusqu’à atteindre un mètre. Le lin est une culture de cent jours : c’est le temps qui s’écoule entre le moment où on le sème et celui où on l’arrache.

Champ de lin

Le 14 juillet marque traditionnellement le début de l’arrachage des cultures – le lin ne se coupe pas car la fibre court de la racine à la tête de tige.

La plante repose désormais sur le sol : c’est le rouissage, étape majeure qui fera un bon ou un mauvais lin. C’est lorsque la paille commence à s’ouvrir et à laisser apparaître la filasse. Le liniculteur retourne régulièrement les tiges pour que le rouissage se fasse au mieux. C’est à ce moment que l’alternance pluie/soleil joue tout son rôle, tout comme l’activité bactérienne du sol. C’est enfin là que l’expérience de l’agriculteur se mesure. Car il ne faut pas qu’il manque les signes annonciateurs du ramassage : une rosée de trop sur le rouissage peut tout changer. La culture doit alors être enroulée en une seule journée. Ensuite, les bottes seront acheminées vers l’usine de teillage, où la fibre et la paille seront définitivement séparées.

Du champ à la coopérative

Aujourd’hui retraité, Jacques Follet a laissé la clé des champs à son gendre. Une belle ferme de polyculture et élevage laitier. Mais il reste en service actif, notamment comme président de l’association Lin et Chanvre bio créée en 2013. 

Le lin nécessite dix fois moins d’azote que le blé et aucune irrigation.

Le lin étant une récolte septennale, le liniculteur est polyculteur s’il veut subsister. Pendant les six autres années, Jacques cultive du blé, du méteil, ainsi que de la luzerne pendant deux ans. Aliment pour son bétail, cette plante fourragère a également des vertus nettoyantes et capte le CO2. Au final, le lin nécessite dix fois moins d’azote que le blé et aucune irrigation, explique l’hôte des lieux. Même en agriculture conventionnelle, le végétal est donc particulièrement propre. 

Lui a choisi de se tourner vers le bio en 2010. À force de lire la page 4 du Monde qui était alors consacrée à la planète, raconte-t-il avec un sourire en coin qui le quitte rarement. Un changement de logiciel pour cet homme qui a connu les décennies phares de l’agriculture productiviste. 

La région, l’une des moins bio de France dit-il, compte une trentaine d’agriculteurs écologiques. Soit 205 malheureux hectares de terres bio… sur les 50 000 cultivées en Normandie, les 97 000 en France en 2017 ou les 115 000 en Europe. Le premier s’est lancé il y a déjà une décennie. Mais la filière est poussive… Les agriculteurs le savent, la démarche n’est pas facile, car il faut que toute la ferme soit bio, pas seulement le lin, rappelle le connaisseur. En 2012, c’était chose faite pour lui.

Un morceau de tige de lin sèche qui a rouissé

De la teilleuse à la filature

Où file ensuite le lin de monsieur Follet ? Pour ne pas en perdre la trace si vite, nous sommes allés à la coopérative qu’il fournit, à Saint-Pierre-le-Viger. Il s’agit de Terre de lin, première coopérative du secteur en Europe. Créée en 1940, elle compte 250 salariés et 650 producteurs lui livrent chaque saison leur récolte. Elle produit ainsi 18 000 tonnes sur les 120 000 tonnes du marché européen.

L’usine est surtout l’une des huit certifiées GOTS en France, il y en a 24 au total. Le label GOTS [Global Organic Textile Standard] assure une traçabilité à chaque étape, explique Laurent Cazenave, responsable de la communication de l’entreprise.

Si 90 % de la production européenne de lin part en Chine pour y être tissée, la société Terre de lin n’en expédie que 70 %, pour en garder 30 % en Europe. C’est un choix stratégique qui remonte aux années 1990 car l’industrie européenne est une source d’innovation, poursuit Laurent, en faisant le tour du propriétaire. Sur nos 30 % de lin qui restent en Europe, une petite partie est en bio.

Il existe trois filatures labellisées GOTS en Europe : la Française Safilin (née en 1778 et dont l’usine est délocalisée en Pologne depuis 1995), la Hongroise Hungaro Len et l’Italienne Linificio. C’est à cette dernière, basée au nord de Milan, que Terre de lin vend majoritairement les 30 % de sa production destinée à l’Europe. À charge ensuite à Linificio de vendre à des metteurs en marché éco-responsables. Le liniculteur normand avait ainsi réussi à tracer la confection d’une écharpe.

Sur une récolte classique de lin, la moitié forme des anas (résidu de paille) et part en litière ou paillage horticole et 25 % sont des fibres grossières qui seront utilisées pour l’isolation ou des applications techniques dans l’automobile ou la papeterie. Il y a même de la fibre de lin dans le dollar américain, glisse Laurent Cazenave. L’huile de lin, extraite des graines, est utilisée dans la peinture et a permis à l’Anglais Frederick Walton de créer en 1860 le “lin-oléum”. Bref, rien ne se perd !

Seuls les 25 % restants sont considérés comme nobles. C’est cette partie bien teillée (voire peignée) qui intéresse les filatures. Au final, 70 % de la production de lin finit en vêtement, le reste en linge de maison.

Une culture d’avenir ?

Le lin est l’une des activités agricoles les plus rémunératrices, assure Laurent Cazenave, mais il implique beaucoup d’investissements en matériel et de cinq à sept années d’expérience avant de trouver son équilibre. Le lin est une fibre rentable dont la  culture a doublé en vingt ans, estimait en juillet 2016 Alain Blosseville, alors président de Terre de lin. Le marché du lin se porte bien, se félicitent les acteurs de la filière.

Après la récolte, le lin sera teillé, peigné, filé, tissé, vendu et porté !

Textile vieux de 12 000 ans, le lin représente-t-il une alternative future au coton, dont les ravages environnementaux et humains sont désormais connus ? Oui, veut croire Jacques Follet. Il est plus bien plus vertueux que le coton qui demande beaucoup de pesticides et d’eau, et prend la place des cultures vivrières. Le lin est une culture d’avenir, promet-il. Pour le vêtement – les Indiens en raffolent depuis peu – mais peut-être surtout pour ses coproduits. Le lin “technique” pourrait devenir une filière à part entière. Reste qu’il ne peut pas se cultiver partout…

Hypoallergénique, solide et noble à la fois, élégant s’il n’est pas repassé et surtout éco-compatible, le lin multiplie les atouts et demeure une niche sûre pour la France agricole. Cette filière d’excellence écologique se prend à rêver de devenir le symbole du made in France dans le secteur du vêtement. En Pays de Caux, on garde un œil distant sur l’Empire du Milieu qui n’a certes pas (encore) réussi à cultiver la plante, mais tisse depuis trente ans… 90 % du lin d’Europe.  

Written by Géraud Bosman-Delzons

Géraud Bosman-Delzons

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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