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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Taillandier, un métier qui forge des nerfs d’acier

Il incarne l’alliage inoxydable de la force et de la concentration. Ancien professeur de karaté, Jean-Luc Bonaventure est l’un des derniers taillandiers professionnels de France, les forgerons spécialisés dans la fabrication d’outils. C’est entre ses mains que naissent les meilleurs compagnons dédiés au jardinier.

De la bouche carrée de la forge s’échappe un souffle bleu, comme le coin de ciel que l’on aperçoit entre les tuiles de la vieille charpente de l’atelier. Face au brasier, une imposante machine se met en branle dans un grésillement sourd. Tournant autour d’elle dans un ballet méticuleux, Jean-Luc Bonaventure ajuste et graisse l’engin en plusieurs points, une burette d’huile à la main. C’est archaïque, hein ?! s’amuse Jean-Luc en tapotant le flanc du mastodonte sur lequel on peut lire BRADLEY. Syracuse, N-Y. C’est un pilon mécanique américain de 1842, qui vient de New-York. C’est de la fonte, il pèse 6 tonnes. On a l’impression d’être dans un autre siècle. Se retournant vers la forge, l’artisan en sort un bout de métal brûlant à l’aide d’une pince. On va faire un coupe-ronce avec ça. Plutôt : j’en fais deux au cas où j’en louperais un. Car la taillanderie est un artisanat aléatoire, dangereux et délicat que peu se risquent encore à exercer de manière traditionnelle. Mais les outils de jardinier forgés dans cet atelier de la Montagne Noire, à une heure de Toulouse, sont des pièces uniques sur lesquelles on peut compter une vie entière.

Une discipline de fer

Les lourds et rapides coups de pilon commencent à aplatir la future lame, faisant se soulever les bras épais du forgeron qui la maintient avec fermeté. Il ne faut pas se battre avec la machine, il faut aller à son rythme et prendre l’énergie ici, en bas des reins, sinon on ne tient pas, explique Jean-Luc dans un calme impressionnant malgré le vacarme du métal frappé à 300 coups par minute. L’homme a tout sauf un tempérament de feu. Je fais des arts martiaux et en karaté, on apprend d’abord à se placer, commente-t-il simplement. D’ailleurs, le karaté traditionnel est basé sur la défensive, c’est un travail sur toi, le combat est avec toi-même. Avant d’acquérir cette discipline de fer et d’ouvrir sa propre école de karaté, le natif de Paris avait déjà appris la rigueur en tant qu’apprenti-ferronnier : Chez les compagnons, la première année, tu te tais et tu regardes. Tu apprends à te concentrer. Moi j’ai été éduqué un peu comme un Japonais, si tu veux quelque chose, il faut que tu sois déterminé. En installant son atelier à Sorèze, dans le sud du Tarn, il y a une vingtaine d’années, Jean-Luc a rangé son kimono de professeur pour revenir à ses premières amours avec une joie sereine : La forge c’est magique, on part d’un bout de ferraille et on fait ce qu’on veut !

Des impuretés se détachent du morceau de métal scintillant que le taillandier reprend à présent à l’enclume, avec des coups de marteau sûrs et précis. On distingue déjà le coude qui accueillera le tranchant. Jean-Luc s’arrête un instant pour évaluer si la pièce est bien droite. Retour au pilon, puis à la forge, puis à l’enclume. La fabrication est une valse incessante d’un poste à l’autre. Normalement on doit être minimum trois en taillanderie, dont un frappeur, explique l’artisan. C’est pour ça que ça a disparu, ce n’était pas rentable. Et aujourd’hui, les apprentis vont en coutellerie. Alors qu’il n’est qu’à deux ans de la retraite, la succession Jean-Luc n’est pas assurée : J’ai formé mes fils mais ils préfèrent être dans le bois. J’ai un apprenti qui aimerait peut-être reprendre. Le travail ne manquerait pas. J’ai des commandes de Russie, Australie, Japon… Ce serait viable, à deux jeunes qui se lancent. Mais il ne faut pas être gourmand. Et s’adapter au confort rustique de l’atelier rempli de machines-outils, dont une porte donne sur une pièce lambrissée avec l’ordinateur qui permet de consulter les commandes, ainsi qu’un lit simple en bois. Quand je pars pour un salon bio à 4 heures, je dors ici. Et mon arpète y fait la sieste !

Dans le feu de l’action

Dans des gerbes d’étincelles et un grincement grave, le coupe-ronces passe maintenant à la meule de pierre. Sa forme définitive apparaît, nette et brillante. Une odeur de métal pulvérisé s’échappe de l’émouture – la partie tranchante de l’outil. Il est temps de tremper la lame pour fixer définitivement sa silhouette. Jean-Luc la remet dans la forge une dernière fois puis l’immerge dans un seau d’huile, laissant s’échapper une nuée de flammes dans la pénombre de l’atelier. Le manche en bois de hêtre est enfilé d’un ultime coup de marteau. Il a fallu deux heures pour forger le couple de coupe-ronces aux formes légèrement différentes. Il reste à les affûter à la pierre japonaise, au grain extrêmement fin, que Jean-Luc importe de l’archipel. Avec un outil comme ça, tu es tranquille pour quarante ans, explique le taillandier. À condition de l’aiguiser à la pierre et de l’entretenir correctement : Je dis aux gens de mettre une huile végétale pour éviter l’oxydation. À chaque utilisation, on essuie, on huile.

La journée n’est pas terminée, il y a encore des commandes. J’en ai plein à faire, c’est par vagues. Des fois, j’ai du boulot pour un mois et demi, puis un mois sans rien. Là, j’ai commencé des planes (couteau à deux manches, NDLR), la semaine dernière, j’ai fait deux bisaiguës (outils de charpentier destinés à de grosses pièces de bois, NDLR) pour des compagnons. J’aime bien aussi les doloires (outils à la large lame pour régulariser l’épaisseur d’une pièce de cuir ou de bois, NDLR), travailler le gros, explique l’artisan en ouvrant sa réserve et en attrapant un outil incongru. Ça, c’est un outil que j’ai inventé, un plantoir à poireaux. La pièce maîtresse de l’atelier est aussi là, en plusieurs exemplaires prêts à être envoyés à des jardineries de la région : la fameuse grelinette en fer forgé à 5 dents, avec une extension extrêmement pratique pour manier l’outil avec le pied. L’arceau, je l’ai rajouté il y a une douzaine d’années, explique Jean-Luc. J’ai appelé cet outil l’aérobêche. On sent pour la première fois une pointe de fierté chez le taillandier qui pose avec son invention. Avant de retourner un instant plus tard à la solitude de son patient labeur, entouré de ses machines. Et habité de sa concentration à l’épreuve du feu.

Comment Jean-Luc forge-t-il un coupe-ronces ? Pour consulter en images les étapes du processus c’est par ici !

Written by Aurélien Culat

Aurélien Culat

Journaliste de la transition, passionné par les super-héros du quotidien qui inventent aujourd’hui le monde de demain. Egalement humain en transition, gardien de semences, militant de l’alimentation bonne, propre et juste.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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