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Publié Mars 2026

La Ferme du bonheur : cultures poétiques et politiques

A Nanterre, entre la faculté, la maison d’arrêt, les cités HLM et l’autoroute, la Ferme du bonheur invente depuis 20 ans une autre façon de cultiver, politique, poétique et libertaire. Bienvenue dans la société du spectacle interprétée par son berger, Roger des Prés*.

Shalala / Twibilidi/ Shalala... / Twibilidi Soyez les bienvenus / À la ferme du bonheur
Shalala / Twibilidi/ Shalala… / Twibilidi / Soyez les bienvenus / À la ferme du bonheur

« RER A direction St Germain en Laye, arrêt Nanterre Université sortie 1. Traversez la Fac. Longez la palissade des poètes avec des cirques derrière, des vignes devant. Soudain ! Deux pianos s’enfoncent dans la terre. Passez entre ! Porte en bois, cloche en bronze. » Pour se rendre à la Ferme du bonheur, il suffit de suivre les indications données sur le site. Ou de demander son chemin, perdu au milieu du campus qui, près d’un demi-siècle après 68, semble s’être inexorablement assoupi. Ou encore de se laisser guider par les cris des paons de la Ferme qui ne se lassent jamais de criailler. « Il y a eu ici jusqu’à 14 paons », confie le maître des lieux.

Table d'hôtes quasiment tous les jours de la semaine.
Table d’hôtes quasiment tous les jours de la semaine.

La porte en bois, plantée sur le bord de la route, est ouverte. On se faufile sur un petit sentier bordé de pommiers et poiriers en espalier pour arriver devant une halle. Parois de verre, parquet rarement ciré, le lieu rappelle ces bars éphémères de Prenzlauer Berg à Berlin et ouvre sa table d’hôtes quasiment tous les jours de la semaine. Dehors, un groupe de quinquagénaires fringants prend son thé au jasmin sur deux grandes tables en devisant poésie et en se demandant au passage pourquoi le cochon de la ferme peut bien s’appeler Hélène. « Hélène de Stroy, explique l’un des 20 employés de la ferme, il faut prononcer à l’anglaise. Elle attend des porcelets, c’est pour bientôt. » On apprendra au passage que le dindon se nomme Gérard Poireau Fenouille.

Envers du décor...
Envers du décor…

Un peu plus loin, sous un hangar fait de poteaux téléphoniques et de matériaux de chantier récupérées : la Favela théâtre accueille le reste de l’année aussi bien des concerts que des projections ou même un hammam improvisé. En ce dimanche du mois de mai, le décor est difficile à décrire et se situe à mi-chemin entre la gare de marchandises et l’univers des mille et une nuits. On trouve en vrac : une baignoire de cuivre remplie de bidons de lait, un lit à baldaquin, des oreilles de lapins et des cloches de moutons, une roulotte, du linge qui sèche, des paniers, des passerelles mais aussi pas mal d’animaux parce qu’on est à la ferme : Hélène donc mais aussi des moutons, des lapins, des oies, des paons capables de magnifiques roues et tout ce que les voisins ont bien voulu ramener.

Récup à la ferme.
Récup à la ferme pour le hammam du bonheur.

Il y a 21 ans, lorsque Roger de Prés, le fondateur de la ferme arrive au 220 rue de la République l’ambiance était plus dépouillée. « J’ai atterri à Nanterre, après avoir été chassé par la mairie d’Asnières de l’usine où j’étais basé avec un bouc et trois biques, un âne, deux chiens, deux caravanes, un barda de spectacle, un atelier… » Celui qui est inscrit sur les listes électorales en tant qu’agriculteur de spectacles se voit alors conseillé par son voisin du cirque Nowak : « t’as qu’à t’installer par là-bas tiens, j’en ai causé à la mairie. » Et c’est ainsi que Roger des Prés pose ses malles sur ces 2500 m2 de friche urbaine pour ne plus jamais en partir.

De soudures en mises aux normes, de tempêtes de 1999 en ouragans administratifs, de festival de cultures traditionnelles en salons d’hiver, « 25 m2 sous les bâches militaires, autour d’une cuisinière à bois où la soupe fume, musique, théâtre, cinéma, arts plastiques » jusqu’aux bals électro, l’agriculteur-artiste ancre au fil des années son navire et ses idées dans le paysage local. « Son travail est politique, témoigne l’architecte Patrick Bouchain. Il est libéré de la rationnalité toute puissante, il en révèle les absurdités. En passant à l’acte avec liberté, Roger des Prés met les choses à l’épreuve en les faisant et mélange sans cesse acte et pensée. »

Transhumnce hebdomadaire.
Transhumnce hebdomadaire.

15h, la sonne cloche. C’est l’heure de partir au Pré, le parc rural expérimental, 5 hectares de friches prêtées par l’Epadesa, l’établissement public d’aménagement de la défense Seine Arche. On sort les brouettes et les bêtes pour partir sur ces nouvelles terres à quelques sauts de moutons de là. Dans les rues, sur fond de RER, les 15 moutons et les 12 agneaux filent doux, recadrés au premier écart par le chien de berger de la maison. On arrive à la campagne, au dessus du tunnel de l’A14, juste avant l’échangeur A14/A86 et en bordure du RER. Deux hectares ont déjà été défrichés par les jardiniers du dimanche, les salariés de la ferme et les wwoofers, de plus en plus nombreux à venir traîner leurs serfouettes dans le Pré. « Vu le prix des hôtels à Paris, c’est aussi un moyen de se loger à peu de frais », témoigne l’un d’entre eux.

Le Pré, parc rural expérimental.
Le Pré, parc rural expérimental.

Le terrain de culture se compose d’un espace de maraîchage où sur 1000 m2 l’équipe teste tout ce qui peut faire du bien à la terre : permaculture, cultures sur buttes, bois raméal fragmenté (BRF), pâturage extensif, cultures rustiques adaptées. « Nous sommes ici sur des remblais de construction, explique le chef jardinier, l’objectif numéro 1 est de dépolluer les sols. » Et aussi de tester et d’innover. « A côté du verger, voici notre plaine de céréales, un damier conservatoire de semences anciennes sur lequel nous avons semé une quinzaine de variétés de céréales en voie de disparition, interdites par le codex alimentarus Monsanto-Facho. »

En 2013, 700 kilos de fruits et légumes, d’aromatiques et de miel ont pu être produits au Pré. Roger des Prés imagine encore réinviter des bœufs et des chevaux pour se passer de tracteur, conserver les bêtes et végétaux en voie de disparition, planter la moindre graine poétiquement « c’est-à-dire pas en rangs d’oignons déprimants mais en joyeux bordel décidé par des artistes, les gosses des écoles ou les voisins du quartier. » Bon allez Roger, c’est fini, arrête de rêver. « J’rêve pas, j’travaille. »

Les rêves naissent aussi dans les choux.
Les rêves naissent aussi dans les choux, pas vrai Roger des Prés ?

* A lire : La Ferme du Bonheur, Roger des Prés, Actes Sud (dont quelques citations de cet article sont tirées)

Écrit par Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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