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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Maître moutardier, le petit métier qui monte au nez

Bonne pâte, un ancien chef cuisinier a usé de créativité et de débrouillardise pour faire revivre une certaine idée de la moutarde, uniquement composée d’ingrédients locaux. Pari tenu : son condiment est dément. 

D’un geste cérémonieux, Ghislain Durand enfile sa charlotte. C’est l’ustensile qui me fait beau tout de suite, s’amuse l’ancien chef, en uniforme complet de cuisine, avant de verser dans la cuve de son petit moulin un mélange d’hypocras, de vinaigre et de minuscules graines brunes. Le moteur commence à ronronner et la meule de pierre à s’ébranler dans un mouvement fluide et lent. Son mouvement circulaire ne s’arrêtera pas avant deux heures, lorsque le processus de fabrication de la moutarde aura atteint son but. J’ai déjà fait une tournée ce matin, je suis là depuis 5 heures, précise Ghislain. J’ai eu des commandes, j’ai deux grosses journées de travail devant moi, avant de pouvoir partir en vacances avec ma fille. Je fais de la moutarde médiévale pour les Monuments de France, elle ira dans tous les châteaux médiévaux du coin, et même jusqu’au Mont Saint-Michel ! Soit à près de 800 kilomètres de Castelnaudary (Aude), où est installé la SAS Moutarde Cathare, une des seules fabriques artisanales de la précieuse pâte qui pique.

Par amour du bagou

Ghislain est tombé presque par hasard dans la moutarde, en feuilletant le journal local : Dans un article sur les produits oubliés de Castelnaudary, il y avait celui de la famille Borrelly, qui fabriquait de la moutarde de 1683 à 1925. Ça a fait tilt dans ma tête. Pourquoi ne pas relancer l’activité, près de cent ans plus tard ?! Le chef, après un apprentissage chez Bocuse à Lyon et une dizaine d’années à diriger des cuisines, cherche alors une reconversion. Si je voulais voir ma fille le soir et le week-end, je devais arrêter la cuisine. Alors j’ai regardé le marché : Il n’y a plus de moutarderie qui s’est montée depuis 50 ans, à tel point que le mot est sorti du dictionnaire ! Nous sommes en 2019, l’ancien cuistot aménage son atelier dans une pépinière d’entreprises et lance son premier produit, une moutarde rustique dont la qualité n’est, de son propre aveu, pas fameuse. Je partais de très très loin, je ne savais pas faire de la moutarde, je n’avais pas encore cette technique de faire tremper les graines. Mais la première année, au bagou, j’ai réussi à la vendre ! Après, j’ai eu l’instinct de cuisinier pour créer les recettes. Depuis, tous les produits occitans sont passés à la moulinette du chef pour agrémenter la gamme : le vin blanc ou rouge, la truffe, le thym, le miel, et récemment le safran.

« J’étais un des seuls en France à avoir de la moutarde en 2022 »

Un coup de pouce du destin a rendu Ghislain incontournable dans la région : la récolte catastrophique de graines de moutarde du Canada, en 2022, a exposé les failles des industriels français, entièrement dépendants des importations. Quand lui avait misé, dès le début, sur un approvisionnement local. J’étais un des seuls en France à avoir de la moutarde en 2022, parce que je travaille avec des graines de l’Aude. Mais les producteurs sont rares et le chef moutardier doit régulièrement convaincre de nouveaux agriculteurs de se lancer dans la délicate culture de cette brassicacée. Récemment, c’est le domaine viticole Rose et Paul, à Arzens, à 30 kilomètres de l’atelier, qui s’y est mis : ça me sauve la production de l’an prochain. Je vais leur faire de la moutarde avec leur IGP Côte de Prouilhe. Le reste des ingrédients de la moutarde cathare est également déniché en local : on a des super vinaigriers dans le coin, s’enthousiasme Ghislain, comme Granhota à Coursan, et Codina à Lagrasse. Je veux travailler en priorité en circuit très très court. Il faut que tout le monde dans le processus de fabrication puisse en vivre.

Pierre qui roule

Le chef s’interrompt un moment, la larme à l’oeil. Un coup de blues ? Pas du tout : la pièce s’est emplie d’un gaz irritant issu du mélange du vinaigre et des graines écrasées dans le moulin. Le piquant de la moutarde se crée sous nos yeux, et ces derniers en payent le prix. C’est le seul vrai inconvénient de la moutarde, explique Ghislain en allant ouvrir la fenêtre. J’ai tout essayé. Les lunettes, ça ne marche pas. Il faudrait un scaphandre avec un filtre ! Indifférente aux larmes de son propriétaire, la meule de pierre du moulin continue sa marche lente et sûre. Plus on tourne vite, plus on perd de la saveur et des propriétés, c’est pour ça que je mouds très lentement : mon moulin fait entre 4 et 5 tours par minute. Avant que la meule ne s’abîme, j’en ai pour une bonne vingtaine d’années : c’est du granit du Sidorbe. Ce moulin, je l’ai dessiné, j’ai travaillé 5 mois dessus avec un artisan, il est unique. Dans la cuve, elle aussi en granit local, la moutarde médiévale a pris sa couleur jaune et sa consistance définitive, constellée de petits morceaux de graines. Les gros industriels mixent les graines puis ils les filtrent pour faire de la moutarde fine, explique Ghislain. Moi, je ne sais pas faire de la pâte, je fais de la vraie moutarde à l’ancienne qui pique. C’est ce qui plaît aux chefs avec qui je bosse. Une partie de la production part en effet directement en pots de dix kilos dans les cuisines les plus réputées du département. Le reste va garnir les étals des magasins de produits locaux et les paniers des Ruches, dans des pots de 200 grammes à large ouverture, pour qu’on puisse mettre une grande cuillère dedans et cuisiner, précise Ghislain. Ma philosophie, c’est que la moutarde est faite pour être mangée !

La main à la pâte

Le moulin est vidé et rempli de nouveau, dans une succession de gestes sûrs et précis. Ghislain réajuste sa charlotte : pendant que la nouvelle tournée commence, il s’agit d’empoter les 12 kilos de moutarde qui viennent de nous picoter les pupilles. Je fais 7 tonnes par an, soit 35 000 pots remplis comme ça, à la main, explique l’artisan en s’asseyant devant sa balance et en commençant son œuvre. Les pots vides bien alignés sur la table en inox sont attrapés en vitesse, remplis d’un grand coup de cuillère et pesés. 204 grammes, c’est bon. Toc toc toc, trois coups pour tasser le produit au fond du pot. Au suivant. Je ne vais pas aussi vite qu’une machine mais ça se joue à pas grand-chose, estime Ghislain. Je mets les étiquettes aussi. Maintenant j’ai la technique, mais au début elles me restaient collées aux doigts ! Pas de risque de finir fou à remplir des pots à longueur de journée, les périodes de production étant limitées. C’est 20% de mon temps sur l’année, et le reste, c’est du relationnel. Je fais tout : le marketing, la communication, la production, les recettes, la livraison. Je fais partie des artisans qui aiment tout faire tous seuls, et je veux rester seul. Pour embaucher quelqu’un, il faudrait beaucoup augmenter le volume, alors qu’en restant petit, je gagne ma vie. Le chef, qui a également fait une école de commerce, a sorti sa calculette : La France est le troisième consommateur mondial après les Etats-Unis et l’Allemagne, on mange un kilo de moutarde par personne et par an. On est 6 millions en Occitanie : il faut donc qu’1 % de la population mange ma moutarde. Mon business plan tient la route !

Première classe

Enthousiaste quand il s’agit de démarcher de nouvelles boutiques, l’artisan moutardier est pourtant presque inaccessible aux consommateurs. Je me suis refusé à faire de la vente directe, sur les marchés comme à l’atelier. Je ne veux pas arrêter ma production toutes les 5 minutes pour me laver les mains et vendre 2 pots de moutarde. Et quand je ne produis pas, je ne suis pas là. Sans doute dans son deuxième atelier : une salle de classe. Car une nouvelle corde s’est ajoutée à son arc à la dernière rentrée : professeur de commerce et vente au lycée professionnel de Castelnaudary. Recevoir les conseils d’entrepreneur du monsieur moutarde de la région : c’est sûr, ses élèves ont du pot. 

Written by Aurélien Culat

Aurélien Culat

Journaliste de la transition, passionné par les super-héros du quotidien qui inventent aujourd’hui le monde de demain. Egalement humain en transition, gardien de semences, militant de l’alimentation bonne, propre et juste.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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