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Sur le terrain

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Publié Mars 2026

Manger à l’aveugle pour de vrai : j’ai testé le restaurant Dans le Noir ?

Fermez les yeux et ouvrez la bouche. À Paris, le restaurant Dans le Noir ? invite à dîner dans l’obscurité la plus complète. Récit d’une expérience aveuglément étonnante.

Il y a quelques semaines, en feuilletant un Voici dans la salle d’attente de ma dentiste, je découvre que Nathalie et Jean Dujardin sont sur le point de passer leurs premières vacances en Corse mais aussi que Julie Gayet, Grace de Capitani et Frédéric Lopez sont des adeptes du resto Dans le Noir ? qui fête cette année ses 10 ans. Et ça m’aurait échappé ? Quelques clics plus tard, la joue gonflée comme un hamster, me voilà à réserver une table pour tenter « l’expérience humaine et sensorielle unique » avec mes collègues préférés.

Sur le papier, l’expérience consiste à se glisser dans la peau d’un aveugle et de s’offrir un restaurant non pas étoilé mais composé de menus surprise à un tarif qu’on préfèrerait ne pas voir non plus à la sortie (entrée + plat = 43 € sans les boissons). Mais bon, s’imprégner quelques heures du quotidien de 50 millions d’aveugles dans le monde vaut bien quelques deniers.

La salle du resto : près d'une soixantaine de places.
La salle du resto : près d’une soixantaine de places.

Nous serons 6 pour cette aventure. Le soir-dit, rendez-vous à 19h30 pétantes au 51, rue Quincampoix dans le 4e arrondissement parisien. Une hôtesse nous accueille dans un hall éclairé et nous délivre les consignes. D’abord, se débarrasser de tout oripeau lumineux : montres, portables et briquets doivent être consignés dans un casier. Ensuite, choisir son menu surprise « vous ne saurez qu’à la fin ce que vous aurez mangé » et aller se laver les mains. Oui parce qu’a priori l’utilisation de la fourchette sera sans doute mission impossible. On boit un coup pour se détendre lorsqu’arrive Fazia, notre hôtesse non-voyante. C’est parti pour la chenille : accroche tes mains à ma taille…

Fazia en tête, Lygie en queue, ici les déplacements se font en mode chenille.
Fazia en tête, Lygie en queue, ici les déplacements se font en mode chenille.

Une main sur l’épaule gauche de son voisin, bien en rang à la queue leu leu et nous voilà descendant vers les portes de l’enfer où le noir se fait profond, parfait, sans un réverbère ou un phare de voiture pour le perturber. Noir c’est noir et c’est plus que troublant. On ricane pour se détendre en massacrant l’épaule de nos compagnons-wagons de peur d’être abandonné dans cet environnement hostile.

« Voilà votre table », annonce Fazia qui après nous avoir placé devant notre chaise s’éclipse dans les ténèbres. On s’assoit, on tâte, on tripote tout ce que l’on trouve, on renverse son verre encore vide, on se touche entre voisins, on tend ses bras dans tous les sens pour tenter de se représenter l’espace. « C’est une sensation très bizarre de se dire qu’il y a plein de monde sans pouvoir se le représenter, confie Lucie. On devait être assez près des autres tables mais, sans la vue, c’est moins oppressant. »

Nappe blanche immaculée, verre à pied (en plastique), la grande classe.
Nappe blanche immaculée, verre à pied (en plastique), la grande classe.

Personnellement je passe mon temps à m’étirer le lobe d’oreille comme si la perte de la vue m’obligeait à vérifier que tous mes sens n’étaient pas perdus. Sans doute aussi pour me recentrer dans cet espace où mes mains ont disparu de mon champ de vision. Lucie confie remonter ses collants avec la classe d’un joueur de handball, Benjamin se gratte la barbe et tout ce qui le démange, Florence n’arrête pas de dire qu’on ne voit rien et Lygie se lance dans le service du vin. « Faut mettre le doigt », conseille l’autre Benjamin qui en connaît un rayon dans le domaine. L’index plongé dans le verre à pied, notre sommelière abreuve les troupes.

« Hélène, je vous sers votre entrée ? », demande Fazia que personne n’avait senti approcher. Mon hôtesse me tend l’assiette que je réceptionne sans faire tomber. Qu’est-ce que c’est ? Je missionne mon nez et mes dix doigts pour me renseigner. Un premier tombe dans un genre de gelée qui me rebute aussitôt, un second s’empare d’un chou, un troisième tente de mener tout cela jusqu’à ma bouche.

Ici, on prend soin du dressage et on mélange les goûts et les textures.
Ici, on prend soin du dressage et on mélange les goûts et les textures.

C’est l’heure de la pause philo-anatomie : le goût est-il subjectivé par la vue ? Autrement dit, ce qui ne me semble pas terrible là tout de suite dans mon palais l’est-il parce que les cellules de mes yeux n’ont pas transmis à mon cerveau l’information ultra excitante qu’un velouté de pommes de terre chantilly de curry et lard fumé allait se présenter à mes papilles ? Ou alors l’entrée du chef ne casse pas trois pattes à un canard laqué ? Difficile à dire. « En tous cas, ce qui est sûr, lâche Lygie, c’est que dans le noir, les langues se délient. Ca fait un quart d’heure qu’on balance sur les entrées sans mettre la moindre forme. T’imagines si Fazia est là juste à côté.» « En plus, comme on ne sait pas comment orienter sa voix, on a tendance à parler très fort,» ajoute Lucie. On se ressert un verre que l’on qualifiera de rosé pour poursuivre la réflexion.

Lygie servant un verre de vin.
Lygie servant un verre de vin.

« Arrête, ça coule de partout, » Benjamin vient de se faire inonder par le verre de vin de sa voisine. Personne ne se précipite pour aller chercher la serpillère et tenter de sauver le jean de la victime. Tout le monde s’en fout d’ailleurs. L’heure est au lâcher prise. Coudes sur la table, menton dans l’assiette, on s’avachit, on se cure les dents, on se fouille le nez. Lucie commence à pioncer dans son coin soudainement réveillée par la table d’à côté qui se met à chanter un Joyeux anniversaire sans bougie. On entonne à tue-tête, complètement désinhibés jusqu’au retour de Fazia avec les plats. Re-discussion sur la composition de l’assiette, orange ou pamplemousse, fenouil ou céleri rave ? Quelqu’un veut mon poulet ? On s’échange les morceaux bras tendus vers le ciel.

Une heure trente plus tard, l’envie de remonter à la surface se fait sentir. Besoin de prendre l’air, de regarder son voisin dans le blanc des yeux, de mesurer l’étendue des dégâts sur le froc de Benjamin. On appelle notre hôtesse qui peut se trouver aussi bien à quelques centimètres qu’au bout de la salle qui compte plus d’une cinquantaine de places. Debout, on refait la chenille, on reglousse et on ressort au grand jour de la nuit désormais tombée.

Dans le noir, le temps suspend son vol. On pensait n'être resté que 45 minutes. On aura résisté le double.
Dans le noir, le temps suspend son vol. On pensait n’être resté que 45 minutes. On aura résisté le double.

« Alors c’était comment ? » s’enquiert la personne à l’accueil. « Déroutant, étonnant, euh moi j’aimerais pas être aveugle, marrant, claustrophobant, pas super bon, salissant. » Photos à l’appui, on découvre ce que contenaient nos assiettes.  Un tartare de bar mariné au citron vert que l’on avait pris pour du vulgaire thon à la sauce tomate, des choux de tomates confites et ricotta aux fines herbes – ça on avait -, un suprême de volaille fermière de Gascogne label rouge au lait d’amande accompagné d’un tatin de fenouil caramélisé au parmesan, tempura de courgette, potiron et chou-fleur… Bref, des trésors de subtilités dont notre cécité nous avait privés.

Il fait nuit dehors mais on voit comme en plein jour. On se quitte ravis en se disant que la prochaine fois, on tentera un dîner aux boules quies pour savoir si la musique de nos incisives plantées dans une côte de boeuf a une incidence sur notre aire tegmentale ventrale.

Written by Hélène Binet

Hélène Binet

Son sourire est invincible mais sa vie semble impossible. Hélène écrit pour ce blog, pour des sites d'information alternatifs ou la presse traditionnelle ; elle publie des guides aussi différents que "Les arbres remarquables d'Isère" ou "Belle et bio à Paris" ; elle gère sa propre Ruche, l'une des premières et des plus grandes de France ; elle a trois enfants ; elle élève un chat. Quand on y pense on perd haleine. Pas elle.

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L' »Allemand fou » 40 ans plus tard

Si vous accompagnez Friedrich dans sa propriété près de Gibraleón, vous n’entendrez qu’une chose : un concert tonitruant de chants d’oiseaux. Mais derrière cette idylle se cache une décision radicalement non conventionnelle prise il y a longtemps. Aujourd’hui certifié Demeter depuis 1994, il prouve que sa « folie » est la seule réponse logique à la crise de nos sols. Il y a quarante ans, Friedrich est tombé amoureux du domaine « Finca Jelanisol-Montebello » lors d’une visite en Espagne. À l’époque, il travaillait pour un intermédiaire pour des fruits et légumes produits de manière conventionnelle. Deux choses se sont produites qui l’ont fait réfléchir : Un ami lui a offert un livre sur la permaculture de Bill Mollison, qui l’a inspirée. Il visitait un champ en Italie et cherchait désespérément des vers de terre dans le sol. Lorsque l’agriculteur lui confirme qu’il n’y a pas de vers de terre « parce qu’il n’y en a pas besoin », Friedrich commence à réfléchir. Une vision globale : tout est connectéPour Friedrich, l’agriculture n’est pas un processus isolé, mais fait partie d’un tout. Il a une vision très holistique et philosophique du monde, dans laquelle tout – du microbiome du sol au consommateur – est lié. Pour lui, sa ferme n’est pas seulement un lieu de production, mais un organisme vivant dans lequel les hommes et la nature coexistent en harmonie. Il pense qu’une société pacifique ne peut émerger que si nous produisons en harmonie avec la nature. Si nous le faisons correctement, il y a assez pour tout le monde ; il suffit de ne pas détruire les bases. L’un des principaux moteurs de l’œuvre de Friedrich est une profonde inquiétude quant à l’état de notre alimentation moderne. Il explique que de nombreux aliments que nous consommons aujourd’hui sont « vides ». Il fait référence aux produits de l’agriculture conventionnelle qui, en raison des pesticides et d’un stockage prolongé, n’ont plus aucune valeur nutritionnelle significative. Il suit le principe « sol sain = personne saine ». Seule une terre vivante et régénérée peut produire des fruits qui nourrissent réellement le corps. L’une des premières choses que Friedrich a faites a été de créer un grand étang, non pas pour l’irrigation de la ferme, mais uniquement et exclusivement pour les oiseaux, les grenouilles, les canards et les poissons. Lorsqu’il pleut beaucoup, l’eau s’y écoule. Ils produisent eux-mêmes l’engrais organique à l’aide de micro-organismes et alimentent les arbres en minéraux en continu grâce à l’irrigation au goutte-à-goutte.

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La science derrière le sucre

Nous avons rendu visite à Antonio du domaine « Sicilian Passion » en Sicile. Dans une région traditionnellement connue pour ses agrumes, Antonio a décidé il y a quelques années de suivre une autre voie : il cultive des fruits de la passion (et même des papayes !). La détermination précise du moment de la récolte est un élément crucial de notre collaboration. Nos équipes effectuent des mesures de sucre directement sur le terrain. Un réfractomètre permet de déterminer la valeur Brix et de s’assurer que les fruits ont atteint la maturité physiologique et le profil aromatique requis. La récolte ne commence qu’une fois ces seuils atteints. Dans la vidéo ci-dessous, vous pouvez voir notre collègue Angelo prendre ces mesures. C’est très amusant, car vous vous projetez littéralement dans l’avenir. Caractéristiques de maturation et étymologieUne qualité importante du fruit de la passion est la texture de sa peau. Contrairement à de nombreux fruits, la règle est la suivante : plus les rides du fruit sont prononcées, plus sa teneur en sucre est élevée. En raison d’une légère évaporation au cours du processus de maturation, le sucre du fruit se concentre à l’intérieur, tandis que l’acidité diminue subtilement. Il y a deux récoltes par an, l’une pendant les mois d’hiver et l’autre pendant les mois d’été. C’est surtout en été que les fruits sont plus « ridés », car le liquide s’évapore plus rapidement sous l’effet de la chaleur. Saviez-vous que le nom « fruit de la passion » est dérivé de l’iconographie chrétienne ? Au XVIe siècle, les missionnaires espagnols ont interprété la structure complexe de la fleur comme un symbole de la Passion du Christ. Les filaments de la fleur étaient associés à la couronne d’épines, les trois stigmates aux clous de la croix et les cinq étamines aux plaies. Dans la galerie, vous trouverez une photo où cela est très clairement visible.

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Rouge sang et extrêmement délicieux

Pourquoi les oranges sanguines ne sont pas forcément toutes rouge sangNous avons visité la Sicile et rencontré Danilo d’AranceBio dans un champ où la récolte d’oranges sanguines était à son apogée. Vous pouvez non seulement voir les oranges mûres suspendues aux arbres, mais aussi les sentir. Le ciel est bleu, les arbres et la prairie sont verts, et les oranges pendent comme de petites lanternes dans les arbres. Le temps est ensoleillé mais très frais – même en Sicile, c’est l’hiver. C’est exactement le bon moment pour que les oranges mûrissent. Il faut un mélange de journées chaudes et de nuits fraîches pour que se développe l’anthocyanine, le pigment qui donne à la pulpe sa couleur rouge. Si les nuits sont trop chaudes, le pigment ne peut pas se former et votre orange sanguine risque d’être plus orange que rouge, mais tout aussi savoureuse. Danilo cultive deux variétés différentes : la Moro, qui est un peu plus acide et dont la chair est d’un rouge profond (s’il fait assez froid !) et la Tarocco, qui est un peu plus sucrée et très douce. C’est un peu comme un enfant qui ouvre un œuf Kinder. De l’extérieur, vous ne pouvez pas savoir si le fruit sera rouge ou simplement orange. Compte tenu de l’augmentation des périodes de sécheresse, Danilo s’appuie sur une couverture végétale permanente. Ce tapis naturel protège le sol et sert de réservoir d’eau, stockant l’eau précieuse pendant les périodes de sécheresse – préservant ainsi la résilience de la nature. Nous avons évidemment dû demander ce que nous devions manger en Sicile, et Danilo nous a recommandé deux plats : les traditionnelles Pasta con le Sarde (quoi d’autre ?!) et ces boulettes de riz frites appelées Arancini.

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